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Critiques arts visuels

Changement hypnotique

Gustav Metzger

Gustav Metzger conçoit l’objet esthétique en tant que forme évolutive, soumis au principe d’auto-destruction. Défendant l’idée de collaboration entre l'artiste, le scientifique et l'ingénieur, il expose au Musée d’art contemporain de Lyon jusqu’au 14 avril.

Par Valérie Da Costa publié le 5 mars 2013

 

Le Musée d’art contemporain de Lyon (Mac) présente actuellement trois expositions : Amoy/Xiamen (Huang Yong Ping) ; Laps (Latifa Echakhch) ; Supportive, 1966-2011 (Gustav Metzger). Celles-ci sont à considérer comme trois objets autonomes qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, tant d’un point de vue esthétique qu’intellectuel.

L’exposition consacrée à la figure historique de l’art anglais de la deuxième moitié du XXe siècle, peu connue en France (1), Gustav Metzger (né en 1926) est une réussite (commissariat : Mathieu Copeland). Celle-ci fonctionne comme un tout : une œuvre-exposition qui se compose d’une installation (projection) monumentale se déployant sur sept écrans (Supportive (1966-2011)) accompagnée de la présentation de documents d’archives (manifestes, articles, film…) qui éclairent la mise en place et le développement de ce que Gustav Metzger a nommé, dès 1959, « l’art auto-destructif » et dont il a explicité le développement théorique à travers cinq manifestes écrits entre 1959 et 1964.

 

Se libérer d’une forme statique

Le travail de Metzger pose la question centrale d’un dialogue entre l’art et la science, sujet éternel de la réflexion artistique dont Léonard de Vinci a donné à la Renaissance les prémices, et qui ne cesse d’alimenter les propos de certains artistes contemporains qui y trouvent la source de leur inspiration, parfois un refuge.

En développant cette adéquation entre l’idée d’auto-création et d’auto-destruction de la forme plastique, Metzger prône la nécessité de repenser l’objet esthétique non plus destiné à durer de manière pérenne, mais désormais envisagé comme une forme évolutive, changeante donc intrinsèquement éphémère.

En 1962, il définit une fois encore ce binôme art auto-créatif et art auto-destructif en précisant : « Avec cette forme d’art comme l’art auto-destructif, le temps, l’espace, le mouvement, la métamorphose et le son jouent un rôle à la fois différent et beaucoup plus important dans la conception, la construction et l’appréciation de l’œuvre que dans l’art tel qu’il existe aujourd’hui. »

Ses mots résonnent et semblent poursuivre certains enjeux conceptuels à l’œuvre dans le spatialisme, incarné par Lucio Fontana (1899-1968), figure de proue du mouvement, défendant au début des années 1950 en Italie la construction d’un nouvel art reposant sur de nouveaux moyens d’expression immatériels : le temps, l’espace, la lumière de Wood, le néon, la télévision, le radar ; des nouveaux moyens de l’art pour se libérer d’une forme plastique statique et atteindre un art spatial a fortiori temporaire. A la même période, les nucléaristes (Enrico Baj, Sergio Dangelo) parlent d’un art dont les formes se désintègrent, mais qui ne restera qu’à l’état de la peinture.

 

L’action du liquide

Une dizaine d’année plus tard, Gustav Metzger leur emboîte le pas et prône un désir d’expériences défendant l’idée de collaboration entre l’artiste, le scientifique et l’ingénieur. La forme artistique n’est plus appelée à durer, son auto-destruction engendre sa création.

Pour preuve, en 1961, dans l’espace public londonien, Metzger présente pour la première fois ce principe d’auto-destruction en projetant de l’acide sur des toiles en nylon. L’action qui a lieu sur les bords de la Tamise et dure une vingtaine de minutes s’appelle South Bank Demonstration. Sous l’action du liquide, le tissu qui est progressivement rongé donne à voir une diversité de formes naissantes et changeantes.

Poursuivant ses expériences, Gustav Metzger se tourne du côté de la couleur et expérimente l’utilisation de cristaux liquides dans l’art. Nous sommes en 1966 et l’artiste choisit de les placer entre deux plaques de verre insérées dans un projecteur de diapositives. Les cristaux alternativement chauffés par la lampe puis refroidis génèrent des formes colorées, hasardeuses et perpétuellement mouvantes. Un principe qui est à la fois très simple en soi, mais dont la structure interne est complexe.

Par certains côtés, son geste rappelle les Proiezioni polarizzate (Projections polarisées) de l’artiste italien Bruno Munari (1907-1998), dont les premiers travaux dans ce domaine datent de 1953, mais qui partent d’altérations et de modifications de la couleur des diapositives projetées sur des murs.

L’œuvre Supportive (1966-2011), qui a rejoint la belle collection d’installations du Mac de Lyon en 2011, reprend à grande échelle ce principe de l’utilisation de cristaux liquides comme matériau de l’art. Mais depuis la fin des années 1990, le rythme de l’apparition des images qui s’auto-génèrent est désormais régulé par un système informatique.

Au troisième étage du Mac de Lyon, dans un espace obscur de plusieurs centaines de mètres carrés, Supportive se déploie sous la forme d’un polygone incomplet tel un panorama. Et pendant un cycle de seize minutes et vingt-sept secondes propose une œuvre constamment changeante qui sur sept écrans offre au visiteur une véritable plongée dans la couleur et le mouvement aléatoire des images qui se font et se défont au sein d’un cycle qui ne semble avoir ni début ni fin.

De l’autre côté du dispositif, les manifestes apparaissent telles des fenêtres qui ouvrent sur l’œuvre installative. Autant de points de lumière qui donnent à voir un éclairage scientifique sur ce bel environnement silencieux et hypnotique.

 

1. Signalons qu’en 2009 le Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart lui a consacré une importante exposition : Gustav Metzger : décennies 1959-2009.

 

Gustav Metzger, Supportive, 1966-2011, jusqu’au 14 avril au Musée d’art contemporain de Lyon. A voir également : Huang Yong Ping, Amoy/Xiamen et Latifa Echakhch, Laps.