<i>Chambarde</i> de Nicolas Mouzet-Tagawa, Chambarde de Nicolas Mouzet-Tagawa, © Serge Gutwirth.
Critiques Théâtre

Choisir le détour

Pour sa première création Nicolas Mouzet-Tagawa cisèle un véritable poème scénique, à contre-courant de son époque, dans lequel on peut entendre les échos d’Ossip Mandelstam, Paul Celan, Shakespeare ou encore Dostoïevski.  

Par Milena Forest

Protéiforme, Chambarde se laisse difficilement saisir. Le texte, dans ce spectacle, est un matériau parmi d’autres et si nous citons d’abord les auteurs, c’est parce que la constellation littéraire et philosophique qui nourrit un artiste en révèle aussi la sensibilité. Michaux, Kafka et Hölderlin, Paul Celan, Gilles Deleuze et Fernand Deligny, Walter Benjamin et Aby Warburg... voilà la bibliothèque abstraite qui irrigue le geste artistique de Nicolas Mouzet-Tagawa.

Le plateau de Chambarde se dévoile comme un lieu de réminiscences. Dans le noir, des éclats de lumières jouent de notre persistance rétinienne, laissant apparaître une ligne de fuite incertaine et vacillante. Dès les premières secondes, nous savons que si l’entendement tente seul de saisir quelque chose, il restera sur sa faim. Chambarde semble s’adresser en premier lieu aux sens. On entend des mots et leurs échos, sans bien comprendre ce qui se joue-là. On voit des mers ou des ciels aux nuances gris bleutées infinies, comme chez Turner. Mais ce qui crée la force du langage de Nicolas Mouzet-Tagawa et de son équipe, c’est l’équilibre savant entre la beauté des images et leur force brute, ancrée dans la matérialité du théâtre. Châssis et transformations incessantes à vue sont en effet les principes assumés de la scénographie, les fondements d’un onirisme concret qui suspend le temps.

La création de Nicolas Mouzet-Tagawa évoque immanquablement des metteurs en scène nés dans les années 1950. L’esthétique de François Tanguy, les tableaux vivants de Maguy Marin, le processus de création de François Verret. Cette manière de faire du théâtre aurait-elle fortement à voir avec génération d’artistes qui ne serait pas la sienne ?

« J’ai conscience que d’une certaine manière, on est sexy parce qu’on est jeune » nous répond le metteur en scène. Étonnamment, ces artistes n’évoquent à Nicolas Mouzet-Tagawa que des images lointaines. Commençant à développer sa recherche alors qu’il était étudiant à l’Institut supérieur des arts du spectacle (INSAS) à Bruxelles, des amis l’ont encouragé à s’intéresser au travail de François Tanguy par exemple, marqués par la proximité de leurs expérimentations respectives. Le jeune metteur en scène a vu un de ses spectacles, puis l’a « amoureusement tenu à distance », effrayé par l’évidence de cette filiation inconsciente.

La beauté de cette création, c’est peut-être aussi qu’elle semble malgré elle s’inscrire à contre-courant de son époque. Une forme de suspension, qui choisit le détour plutôt que la frontalité de la dénonciation directe. « Un poème, c’est comme une bouteille d’eau jetée à la mer », prévient le metteur en scène en empruntant les mots de Paul Celan. Souhaitons que ceux qui se laisseront porter par le flot soient nombreux.

 

> Chambarde de Nicolas Mouzet-Tagawa a été présenté du 14 au 18 au Théâtre des Tanneurs, Bruxelles ; du 15 au 17 mars au Centre Culturel André Malraux, Vandoeuvre-Lès-Nancy