<i>Des territoires (Nous sifflerons La Marseillaise) </i>Baptiste Amann Des territoires (Nous sifflerons La Marseillaise) Baptiste Amann © p. Christophe Raynaud De Lage
Critiques Théâtre

Chronique familiale

Premier volet d’une trilogie, Des territoires (Nous sifflerons La Marseillaise) de Baptiste Amann examine les petits riens rudimentaires de nos existences et explore des territoires à la fois connus et inattendus, où le rêve et la douce folie côtoient un quotidien souvent trop pesant.

Par Moïra Dalant publié le 19 mai 2017

 

L’enfilade de clichés estampillés « Marseille à la fin des années 90 » : vêtements, coiffure, musique… Laisse vite place au rire. La meilleure conquête se joue dans cette habilité. Dans Des territoires (Nous sifflerons La Marseillaise) Baptiste Amann s’amuse de la fine frontière entre clichés sociétaux et humour salvateur. 

Marseille - Pavillon témoin de banlieue - une famille de 4 enfants. Sur le plateau, un intérieur modeste d’une cuisine style formica - des accessoires accumulés pour plus de réalisme - des murs imaginaires - une ouverture sur un jardin désenchanté - une situation bien campée - une illusion de réalité.

Ça c’est ce que l’on voit. 

Les acteurs se souviennent de leur enfance, alors qu’ils en sortent à peine. Adolescents à la fin des années 1990 : Olympique de Marseille, IAM à fond, coiffure bouclette raie au milieu. Le grand jeu. Le climax se joue dès la première scène : coup de fil, l’accident du petit frère qui se retrouve bloqué en enfance – elipse – la mort des deux parents. Le début ou la fin de quelque chose se joue là, indéfinissable, qui sème le trouble dans la fratrie, fait exploser les caractères. « Te souviens-tu toi du visage de tes parents quand tu étais enfant ? » 

La mort des parents, l’oubli, la colère, les tares de l’un et les bontés de l’autre, les résidus de traditions familiales ou culturelles ; des situations banales au final, dépeintes avec toutes les couleurs de la palette, sans hésitation.

Ça c’est ce qui se dit. 

Sans peur du suranné, par l’accumulation de références méta théâtrales, par l’atmosphère flottante que provoque la succession des monologues face public. Des monologues en forme de confession, ouvrant sur l’intime et une détresse insondable, mais toujours avec autodérision et un peu de folie... Les comédiens flirtent habilement avec le pathos, assez finement pour nous charmer sans qu’on le regrette par la suite.

Quand s’ouvre, soudainement, une béance temporelle, un prétexte pour s’amuser et user des codes du théâtre : sans crier gare les années de La Terreur deviennent La situation, et dans un salon bourgeois nous rencontrons Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, Marquis of Condorcet aux prises avec un dilemme politique et intime. La grande histoire vient résonner dans l’appartement témoin de la petite famille « Machin » et se cogner à la banalité du quotidien.

Le jour où ils sont forcés à « devenir » adultes, Lyn, Samuel, Haz et peut-être même Benjamin, ce jour où la vie les stigmatise orphelins, est celui de l’égarement, de la prise de panique. Il semblerait que les émois du quotidien soient les vraies causes des actes les plus historiques. Ces émois qui nous tiraillent tous : l’entêtement de l’un, la peur d’être insignifiante de l’autre… la remise en question d’une situation de vie devenue intolérable ? 

La suite au prochain épisode puisque le projet Des territoires se joue comme la vie, par étapes fondatrices, et en mode ternaire. 

 

> Des territoires (Nous sifflerons La Marseillaise) Baptiste Amann, jusqu’au 24 mai au Centquatre, Paris