On n'est pas là pour sucer des glaces, du Galapiat Cirque. p. Christophe Raynaud de Lage

CNAC / Galapiat Cirque

On n'est pas là pour sucer des glaces

Sous l’impulsion du Galapiat Cirque, la 31e promotion du CNAC bombarde la piste de tout ce que la discipline circassienne fait de mieux. On n’est pas là pour sucer des glaces – rien que ça : une proposition fraîche et insolente à déguster sous chapiteau.

Par Agnès Dopff publié le 27 janv. 2020

Au Centre National des Arts du Cirque, le spectacle de fin d’études est une tradition. Une exception aussi, puisque depuis plus de quinze ans, l’école confie la « mise en piste » à des artistes extérieurs, et le résultat, véritable proposition scénique, sert souvent de tremplin professionnel pour les jeunes circassiens. Toute la difficulté, alors, est de combiner l’exigence d’une forme longue à la contrainte d’un effectif exceptionnel – une quinzaine de performeurs en moyenne. Pour l’édition 2019/2020, le CNAC s’est tourné vers d’anciens étudiants de l’école, le Galapiat Cirque, pour relever le défi.

 

L’heureux bazar

Fidèle à l’esthétique développée en collectif et à travers les créations solo des Galapiat, On n’est pas là pour sucer des glaces compose une forme foisonnante dès son ouverture. La trame narrative, initialement impulsée sur la piste d’une discothèque désuète, s’efface rapidement devant la seule force de présence des jeunes interprètes. Les numéros s’enchaînent, mêlant prouesses techniques et facéties clownesques. Éminemment théâtral, le spectacle captive par ses personnages plus que par son intrigue. Ici, une catcheuse brésilienne intimide à l’aide d’un cerceau. Là, un  arrosoir joue les maîtres de l’ombre. Là encore, deux êtres en amour se lovent dans le creux d’une roue Cyr. D’un claquement de doigt, la piste se trouve saturée d’agrès – bascule coréenne, trapèze, duo de mâts chinois et autant de cerceaux –, d’un autre, elle se vide. Dans une construction narrative joyeusement bordélique, l’attention glisse du solo au collectif, du sol au plafond, du porter au volant. Par la fantaisie des circassiens, les scènes se succèdent, organiques, tout happé que l’on est par ce qui pourrait encore arriver.

Savant dosage fait d’insolence et d’hommage, On n’est pas là pour sucer des glaces mêle les ingrédients traditionnels des arts du cirque, mais sans l’odeur de grenier. Les costumes sont hype et à paillette, les genres se répartissent aléatoirement la force et la tendresse, l’adresse au public est fréquente et familière. Le grandiose de la bascule coréenne propulsant trois gaillards ramène au frisson des roulements de tambours, les cerceaux aériens scellent l’heureuse rencontre du cirque et de la danse, la poésie de la roue Cyr déroule toute sa puissance narrative sous l’impulsion féline d’une jeune circassienne. Soignée, mais pas solennelle, la création des Galapiat n’oublie même pas d’être drôle : On n’est pas là pour sucer des glaces, c’est donc aussi le pari d’une histoire qui perd son fil, de blagues de tontons à Noël, d’une circassienne qui a la flemme et d’un jongleur potache à têtes de quilles.

 

Collectif du risque

Mais ce qui ravit peut-être le plus, dans cette forme explosive et franchement pas scolaire, ce n’est pas tant la qualité des numéros réalisés. Pas non plus la franche vitalité qui cadence les corps tout le spectacle durant. Pas même l’humour cabotin tenu du début à la fin, ni encore la mise en lumière de la rigueur derrière la prouesse. Non, ce qui trouble vraiment, dans cette création de fin d’école, c’est la cohésion manifeste et palpable au sein du groupe. L’écoute et l’attention portée par chacune et chacun au voisin, même quand la piste grouille, que les câbles et les pieds s’entrecroisent de partout et que l’imprévu entre en piste. Et c’est peut-être bien là que réside aujourd’hui la plus jolie magie du cirque contemporain.


> On n’est pas là pour sucer des glaces, spectacle de fin d’études de la 31e promotion du CNAC mis en piste par le Galapiat Cirque, jusqu’au 16 février au Théâtre de la Villette, Paris ; du 28 février au 1er mars au Halles de Schaerbeek, Bruxelles ; du 24 au 25 mars au Théâtre Municipal de Charleville-Mézières ; du 3 au 4 avril au Cirque-Théâtre d’Elbeuf ; du 17 au 19 avril au Manège de Reims ; du 8 au 10 mai au Cirk’eole, Montigny-Lès-Metz ; du 5 au 7 juin au Grand Pré, Langueux.