<i>Cocagne</i> de Emmanuelle Vo-Dinh Cocagne de Emmanuelle Vo-Dinh © Laurent Philippe

Cocagne

Terre d’abondance logée dans notre imaginaire collectif, le Pays de Cocagne passe sous les ciseaux d’Emmanuelle Vo-Dinh qui en déconstruit les images. Mais à trop vouloir représenter les illusions Cocagne se perds dans les limbes de son vaste sujet.

Par Léa Poiré publié le 12 févr. 2019

Le Pays de Cocagne est une promesse, celle d’un paradis terrestre, d’un territoire miraculeux et d’une vie abandonnée à l’oisiveté et à la fête. Si avec sa nouvelle création Emmanuelle Vo-Dinh va fouiller dans nos imaginaires collectifs ce n’est pas pour prôner cette vie d’opulence, mais pour l’actualiser et la déconstruire dans un spectacle en demie teinte.

Une moquette grise s’étend sur toute la scène occupée par un double escalier fait de bois et de métal. Cette structure digne de Tournez manège ! appelle les neufs danseurs, qui viennent se présenter face public tels des candidats à un nouveau jeu de télé-réalité chorégraphique. À chaque fois que le son de la techno pop et placide des Berlinois Moderat retentit, comme conditionnés par l’expérience de la boîte de Skinner, les danseurs répètent l’un après l’autre la même cérémonie : grimper les marches d’un côté, relever la tête sur le palier alors éclairé d’un coup sec, descendre de l’autre côté. Toujours dans le même sens.

Manipulés, les neufs personnages hommes et femmes de tous âges et de toutes tailles aux costumes chatoyants sont soumis à la dure loi de la représentation, celle de la fabrication des images. Là se trouve notre Pays de Cocagne 2.0, un monde de figuration, frontal et dévolu aux apparences. Simulant des shooting photos sous les clics des appareils, reproduisant la gestuelle de discours de winners politiques, sautant d’une euphorie collective à de vraies fausses larmes, nous offrant avec un calme olympien des insultes salaces ou potentiellement discriminatoires, les danseurs sont les acteurs et les captifs – nous avec – de ce mirage.

Durant tout le processus de création, l’équipe a été biberonnée aux références à l’histoire de l’art et des représentations avec comme point de départ Les Ménines de Velázquez, toile abyssale sur l’illusion. À l’arrivée, entre la danse, le théâtre et le mime, dans un travail minutieux sur les capacités émotionnelles et du pouvoir empathique du visage, Cocagne jongle avec nos désillusions. En flirtant avec les clichés, le superficiel et les apparences, en zappant de scène en scène, usant les codes de la télévision, la représentation et son sujet nous laissent avec le souvenir d’une danse impénétrable et sans imperfections ; comme voilée par un filtre Instagram, celui qui nous rends tous plus beaux, qui lisse le grain de peau et agrandi les yeux.

 

> Cocagne d’Emmanuelle Vo-Dinh a été présenté du 22 au 25  janvier au festival Pharenheit CCN du Havre ; du 12 au 14 février au Théâtre de la Danse Chaillot à Paris