© Samira Elagoz.
Critiques Performance

Cock, Cock, Cock...

Dans sa dernière performance, Samira Elagoz met en scène ses rencontres en ligne et IRL avec des hommes. Mais quand l’art s’empare des applications de rencontre, le sexe peut-il devenir autre chose qu’un produit de consommation ?

Par Claire Astier publié le 30 oct. 2018

Samira Elagoz se présente sur le plateau et s’adressant au public elle explique la généalogie de la création de Cock, Cock, Cock, Who’s there ? Elle a subi un viol plusieurs années auparavant et se sent désormais prête à en parler nous dit-elle. Cela donne lieu à la réalisation d’un film dont des extraits sont diffusés comme autant de chapitres que l’auteure regarde avec nous, assise sur le plateau, puis commente. En fait ce n’est pas tant de viol dont il s’agit – même s’il est le nœud dramaturgique du spectacle – que de la manière dont la narratrice tente à nouveau de se rapprocher des hommes tout en se protégeant d’eux. Dans cette tentative de rémission, elle élabore des fictions et des protocoles qui la mettent en sécurité et en tous cas induisent une distance, l’outil le plus important étant bien sûr sa caméra.

La première de ses tentatives est d’utiliser chatroulette. Elle utilise ensuite Tinder et propose aux hommes qu’elle rencontre de venir les filmer chez eux. Enfin suite à un nouveau drame, elle demande à des inconnus de lui offrir un baiser et quelques instants d’affection. Au cours de ces trois chapitres, et qu’il s’agisse de conversations, de questions, de regards, de silences, ou des baisers, le sexe est là et bien là à qui veut le voir. Mais la narratrice ne semble pas souhaiter y prêter attention. S’il y a quelque chose d’ambigüe dans ce projet c’est donc la double posture d’Elagoz à la fois enquêtrice (quels regards les hommes portent sur moi ?) et objet de son enquête. À la fois démiurge et muse d’elle-même.

 

Esthétique du selfie

Finalement l’artiste nous transforme en observateurs, voyeurs de ses expériences intimes avec des inconnus, de ses larmes dans les taxis, de sa rencontre avec son boyfriend, de ses fesses, des coulures de son rimmel, de ses looks qui se succèdent et de son image déformée par l’esthétique du selfie. Entre le discours et les images, il y a une disjonction : alors que Samira Elagoz semble au départ valoriser le regard féminin pour le substituer au regard masculin, c’est en réalité son regard d’artiste sur elle-même qu’elle met en scène, c’est-à-dire pris dans un miroir performatif et non tourné sur le monde.

Peut-être faut-il voir là le cynisme d’Elagoz et sa maitrise des codes : elle donne au public ce qu’il a envie de voir, gourmand d’une dramaturgie de Détectives. Non elle ne remet pas en question les codes mais gagne sa vie en les jouant et les rejouant. « I continue this process, which improves my economic situation in the real world, where romance is business and business is romance. », comme elle l'écrit dans l'article "What I Saw and Flow I Lied" issu de l'ouvrage collectif Post-dance, pubié par Daniel Andersson, Mette Edvarsdsen et Mirten Spingberg.

La proposition de Samira Elagoz nous amène à interroger le devenir de l’art post-Internet : l’utilisation par les artistes de médias et d’applications qui sont aussi ceux que nous utilisons pour faire circuler des contenus pornos ou sexuels sur Internet influe-t-elle sur la place et l’esthétique que prend le sexe au sein des formes artistiques émergeantes ? Ou bien le sexe ne peut-il rester – comme il l’est sur les sites pornos qui clignotent dans les bannières publicitaires du web – qu’un objet de consommation, un outil inégalitaire qui croque les corps issus de certaines parties du monde en reproduisant des clichés sexistes érigés en produits marketing ?

 

> Cock, Cock, Cock, Who’s there ? de Samira Elagoz a été présenté les 4 et 5 octobre au Merlan dans le cadre du festival ActOral