Critiques Théâtre

Pavillon noir

Du procès du fondateur de Silk Road à l’arrestation du cyberactiviste syrien Bassel Khartabil, la création des collectif OS’O et Traverse retrace le combat de légendes d’Internet contre la surveillance de masse. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes

Pavillon noir s’ouvre sur un salon, canapé Ikea, baies vitrées et plantes d’intérieur, probablement dépolluantes. À la radio, les nouvelles sont mauvaises. Les ondes crachent des rumeurs de détonations et de panique au Stade de France ; des coups de feu répétés se sont fait entendre dans le XIe arrondissement de Paris. Pour autant, les trois militants écologistes et sympathisants zadistes qui habitent les lieux n’auront pas vraiment le temps de digérer ce qui se passe : deux jours plus tard, on sonne à leur porte, l’appartement est retourné, leurs corps violentés et plaqués au sol, leurs vies bientôt assignées à résidence. Dans la fiction, le calendrier s’est arrêté le 15 novembre 2015. Les lumières de la scène font pleins feux sur les logiques de la violence d’État.

Dans la réalité, nous sommes le 18 janvier 2018. En ce soir de première pour le collectif OS’O, la presse quotidienne titre ainsi : « Notre-Dame-des-Landes : les opposants à la fête. » La coïncidence est fulgurante. « Après l’annonce du gouvernement, on s’est dit : “Ça y est, on est dépassés ? La pièce fait déjà partie de l’histoire ?” » Baptiste Girard écarquille les yeux. Plus de deux ans qu’ils bossent d’arrache-pied et s’interrogent tous les jours sur la meilleure façon de traiter théâtralement de l’actualité, et déjà relégués dans le passé ? Pas vraiment. Pavillon noir n’est pas une pièce sur la ZAD ; c’est une exploration hautement documentée des logiques de surveillance de masse, et une revue des contre-pouvoirs qui s’organisent pour que le web reste un espace de liberté. « Ce qui nous intéresse dans cette séquence initiale, c’est l’état d’urgence. Ce prétexte qui permet aux renseignements de fouiller dans les métadonnées des gens et d’atteindre à leur vie privée. » Bess Davies explicite et Baptiste complète, dans une mécanique bien huilée de relais de parole. « L’histoire de ces trois Rennais est vraie. Ils devaient pointer au commissariat trois fois par jour, alors qu’ils habitaient à 30 minutes du centre-ville. Ils ne pouvaient plus rien faire : plus bosser, plus d’études. L’un d’entre eux s’est rendu compte qu’il était pisté et espionné. Mais le pire, c’est quand les gens autour de lui ont commencé à douter, et à lui dire : “Si tu subis ça, c’est forcément que t’as fait des conneries. Tu nous mens en fait !” »

 

Utopie & parano

À l’origine, les cinq comédiens bordelais d’OS’O avaient en tête de travailler sur la piraterie du XVIIe siècle. Au bout de la lorgnette, les travaux du chercheur Marcus Rediker les guident vers une facette oubliée de l’histoire de l’Atlantique. Invention de la première caisse de solidarité, défense d’un partage égalitaire du butin et de l’élection des capitaines, dynamite à prétentions absolutistes : dans sa version mythifiée, la flibusterie est parfois considérée comme une forme pionnière de démocratie moderne. Pour les trentenaires constitués en collectif et soucieux d’horizontalité, le sujet tombe sous le sens. La rencontre, courant 2016, avec les auteurs de Traverse – à qui l’écriture de cette nouvelle création a été confiée – emmène le projet vers une autre direction. Ces derniers proposent une interprétation contemporaine de l’intuition initiale aka troquer les espaces de liberté des hautes mers pour les territoires inexplorés du deep web et raconter une histoire d’hackers et d’activistes plutôt que d’abordages sanguinolents et d’île au trésor.

Sujet vertigineux, protocoles créatifs et décisionnaires qui frôlent l’utopie, Pavillon noir est une pièce ambitieuse à tous les égards, et la longue phase de recherche n’a laissé personne indemne. Les bouts de Scotch qui camouflent les caméras des ordinateurs en témoignent. À mesure qu’ils s’aventurent dans le « puits sans fond de la matière web », une petite folie douce infuse insidieusement les esprits. « Pendant notre résidence à la Chartreuse d’Avignon, Internet s’est mis à bugger complètement, les serveurs ont pété. Et là on s’est tous demandés si c’était parce qu’on recherchait des trucs chelous et si on n’était pas tous les 16 surveillés... On est montés dans une parano super bizarre ! »

 

Incarner Internet

Ce 20 septembre 2017 à Rouen, les collectifs OS’O et Traverse lancent les répétitions. Tombés d’accord sur le choix des histoires qu’ils veulent développer, ils doivent désormais finaliser l’écriture et façonner la forme scénique. Et ce, sans avoir recours à un metteur en scène. Le parti pris de Pavillon noir : traduire théâtralement la plus large palette possible de langage informatique en prohibant tout recours à une quelconque technologie. En une phrase comme en mille : incarner Internet.

Au plateau, les comédiens mettent à l’épreuve de leurs corps « Les H7 », l’une des six intrigues – toutes inspirées de faits réels – qui composent la pièce. Celle-ci raconte les aventures de sept hackers cherchant à exfiltrer du Kazakhstan la créatrice, menacée de mort, de Sci-Hub – une plateforme diffusant gratuitement des articles scientifiques privatisés par une entreprise. Si les essais du matin sont occupés par la matérialisation scénique d’une conversation en ligne, il s’agit dans l’après-midi d’interpréter des métadonnées. Finalement coupée au montage, cette séquence savoureuse donne lieu à des débats lunaires entre les acteurs qui se coachent mutuellement sous le regard attentif de la « vigie artistique » assurée par Cyrielle Bloy et Baptiste Girard.

 

Du côté des auteurs, « ça écrit au kilomètre » dans une ambiance de série à l’américaine, avec ses « show runners » et sa division millimétrée du travail. « On a mis en place des protocoles d’écriture pour être efficaces. À sept, on a une certaine force de frappe et on peut livrer un texte très conséquent en 15 jours, chose impossible pour un seul auteur. Ce qu’on voudrait éviter, surtout, c’est l’impression patchwork. Nous sommes tous très actifs individuellement, avec des langages et des esthétiques très différents. » Pour discuter, Yann Verburgh dispose de 20 minutes, montre en main. Une lecture intégrale est prévue pour la soirée et il doit se remettre à la coordination de l’épisode dont il a la charge : un procès inspiré de celui de Ross Ulbricht, le créateur de Silk Road, un site mondialement connu pour avoir vendu armes, drogues et autres objets illicites. « Même si on a accumulé énormément de matière, l’idée n’était pas de devenir spécialistes du deep web, mais de faire théâtre avec ça, un théâtre dans l’esprit d’OS’O, qui soit à la fois profond, populaire, ludique et qui ouvre le débat sur une grande thématique de la société, en évitant tout manichéisme. » L’auteur en connaît désormais un rayon en bitcoin, idéologie libertarienne et crypto- anarchisme, et nous annonce l’air de rien l’avènement imminent de l’« Internet quantique ». Mais il sera toujours plus geek de plateau que de lignes de code. « Internet peut apparaître comme un outil extrêmement froid à mettre en scène, mais, en cherchant ensemble, on s’est rendu compte que c’était extrêmement théâtral, qu’on pouvait jouer et même requestionner plein de codes classiques, voire de clown ou de cirque, et que c’était extrêmement ludique ! »

 

Bouffons sérieux

Yann Verburgh nous avait prévenue. Et pourtant, rien ne nous avait préparée au feu d’artifice d’inventivité formelle de Pavillon noir. Du troll aux tutoriels, du site de rencontre au chat, en passant par le GIF, le poème HTML et l’attaque virale, la quasi-intégralité des écritures Internet ont été passées au crible et exploitées. Pour autant, la création doit plus au bulldozer qu’au tourbillon. Dans l’atmosphère sonore créée par Martin Hennart, la fréquence des changements de décor singe l’implacable logique des structures invisibles de la surveillance. Mais, toujours là, toujours vivantes, toujours coriaces, les présences humaines viennent éroder le sentiment de fatalité.

La pièce, maîtrisée de bout en bout, est traversée par un esprit qui n’a pas peur du mélange des genres, ni de passer de la bouffonnerie la plus crasse à une émotion tendue sur un fil. Devant Timon/Titus – variation sur la dette inspirée de Shakespeare qui a valu au collectif OS’O le prix du jury d’Impatience en 2015 –, on s’étonnait qu’une pièce ultra- contemporaine pioche dans le registre du vaudeville avec autant d’allégresse. Pavillon noir explore à son tour du côté des genres réputés non nobles, burlesque et music-hall en tête. « On s’est demandés si cette manière d’aller toujours vers le comique n’était pas une fuite, si on n’avait pas peur de se frotter à des registres sérieux ou d’aller chercher l’émotion, nuance Baptiste Girard. Mais je suis persuadé que l’on parle mieux de notre environnement avec un regard rieur. Je trouve ça puissant, et c’est aussi une façon de s’adresser à tout le monde. » C’est cette fois à Bess Davies de suppléer son partenaire, comme au ping-pong : « Avec Timon/Titus, on a eu, dans des festivals un peu pointus, certaines réactions étonnées face au rire du public, comme si c’était un synonyme de manque d’exigence. Comme si le rire te rabaissait en tant qu’intellectuel, comme si cela voulait dire que tu ne saisissais pas les choses, que tu n’étais pas assez brillant. » OS’O n’en a pas fini de démontrer qu’il n’est pas nécessaire de se draper dans le sérieux pour s’approcher avec pertinence des questions politiques les plus cruciales de notre époque.

 

> Pavillon noir des collectifs OS'O et Traverse, du 8 au 19 janvier au Centquatre, Paris