© Shira Eviatar © Merav Ben Loulou

Colonisations des regards

Sur fond de campagne active de boycott de la Saison France-Israël, une pièce de Shira Eviatar aiguise le débat sur les ambivalences du regard porté sur les corps dansant

Par Gérard Mayen

 

Evyatar Said est un épatant jeune homme, grâcile, souple comme fait de caoutchouc, mobile et véloce, sous une tête à la physionomie toute en expressivité. Evyatar Said est l'interprète du solo Eviatar/Said programmé aux Lilas dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis. Les lecteur.rice.s les plus attentif.ve.s des lignes qui précèdent auront peut-être tiqué sur le changement d'orthographe, qui se joue entre un "y" et un "i", selon qu'"Evyatar" est le prénom de ce danseur, ou bien s'inclut dans le titre de la pièce qu'il interprète : Eviatar/Said

Là, quelque chose fait signe. En effet. La formulation de ce titre a consisté à accoler les patronymes de ce danseur, Evyatar Said, et celui de la chorégraphe du solo, Shira Eviatar. C'est dire s'il s'agit de placer cette pièce sous l'exergue du rapport existant entre ces deux personnes. Que l'un porte le prénom d'Evyatar, l'autre le patronyme d'Eviatar, constitue par ailleur un hasard, dans lequel ils ne sont pour rien. Mais non vide de sens.

Car la feuille de salle considère important de mentionner le fait que le patronyme originel de la jeune chorégraphe israélienne était Amoyal. Sa famille était marocaine d'origine, juive séfarade, avant de s'installer en Israël ; où son père prit le parti radical de changer de nom, optant pour Eviatar, de consonance plus ashkénaze. Faut-il rappeler à quel point la société juive israélienne est composite, par les origines géographiques et culturelles très diverses des groupes de population s'y étant retrouvées dans la deuxième moitié du siècle dernier. Quand ses élites sont historiquement ashkénazes (en provenance d'Europe, centrale particulièrement), les séfarades (du Maghreb essentiellement), arrivés plus tardivement, comptent parmi les moins favorisés.

Si on s'y attarde avant de parler de la danse, c'est que celle-ci pointe à quel point les corps sont politiques. Et c'est tout le propos, revendiqué, de Shira Eviatar. Celle-ci ne manque pas de raconter comment, dans les cercles de la danse contemporaine où elle se mit à évoluer à Tel-Aviv, on ne manqua pas de lui faire ressentir directement que son héritage corporel séfarade, maghrébin (en Europe, on dirait "oriental") était incongru, mal venu, dans le champ de cette danse savante, héritière des grandes traditions de la modernité occidentale (particulièrement post-Graham).

 

Identité composite

Il faut à présent en revenir à la personnalité d'Evyatar Said, jeune danseur pour qui Shira Eviatar a désiré composer un solo. Lui-même est juif d'origine yéménite, soit une communauté parmi les plus ostracisées en Israël. Sans qu'il faille y voir un choix politique déterminé de sa part, cet artiste indique que bon nombre de ses propres pas de danse sont d'origine palestinienne, en fait. Il l'explique par sa vie, sa culture d'origine, où quoique juif israélien il fut porté à se faire bon nombre d'amis palestiniens, cela par cousinage culturel, sur fond d'arabité partagée.

Eviatar/Said  est un solo de l'identité composite et complexe, que redouble la question de la projection et de l'autorité exercée par un.e chorégraphe issu.e d'une solide formation en danse, sur un danseur passionné, intuitif, génial, mais dont le parcours aura été bien plus lacunaire et tâtonnant pour parvenir là. Ce qui frappe dans la danse d'Evyatar Said mise en scène par Shira Eviatar, est la fécondité des matières, la multiplicité des motifs, qui se percutent, se collisionnent et s'enchaînent, de manière étourdissante, au rythme incessant d'arrêts, changements de trajectoires, coupures dans les niveaux d'intensité. Or Evyatar Said domine tout cela avec aisance confondante, tout en présence féline, investissement fulgurant, et affichage réjouissant de sa personnalité magnétique. Il s'adresse au public, par l'acuité, la profondeur de son regard ; par l'éclat de son sourire aussi.

Cela au point qu'on finisse par en éprouver quelque gêne. Ce jeune Monsieur 100.000 volts, oeuvrant devant le  public uniformément blanc (aux Lilas comme ailleurs), échantillon de population hexagonale segmentée (fût-ce dans la branche progressiste qu'attirent les Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis), ce danseur fantasmable comme "de type maghrébin", finit par paraître le jeune Arabe idéal – comme un Faudel le fut à la chanson – contre-poison inespéré des actuelles obsessions françaises. Soit un Arabe à rêver, désignant d'autant mieux un hors-champ surpeuplé d'Arabes "non désirables". C'est un retournement classique, dans l'imagerie exotique coloniale ; comme dans les artifices et métamorphoses sur les plateaux de danse. 

Shira Eviatar tombe des nues lorsqu'on l'alerte sur ce ressort susceptible d'animer un regard français se réjouissant devant la figure scénique d'Evyatar Said. Elle rétorque que chez ce dernier, le ton séducteur et sucré de la danse, cet oriental touch, est le propre de son héritage yéménite. On danse, on s'y plait et tant mieux si on y plaît. Elle n'a pas voulu censurer cette dimension, asure-t-elle. Elle souligne avant tout l'aisance du danseur à affirmer son pouvoir sur le territoire du plateau. En retour, elle accuse le critique français de vouloir imposer autoritairement un cadre esthétique référent, qui serait étranger à l'artiste. Qui donc, porte un regard colonial ?

Un point partout ? En définitive, Shira Eviatar argue du fait que cette pièce serait celle d'Evyatar Said avant tout. Il faut alors lui rappeler que cette pièce a tout de même une chorégraphe, si bien qu'on doute que ses formes soient exemptes de ses empreintes et projections… Il y a toujours triangulation à l'oeuvre entre le travail d'un auteur, celui d'un interprète et celui du spectateur. Les fils les plus complexes de la sujétion s'y nouent et s'y dénouent, sans jamais rien d'univoque.

 

Boycott

En ces circonstances, nous revenait le souvenir, récent, de la pièce We Love Arabs. Le chorégraphe israélien Hilel Kogan y discourt d'abondance. Il joue le personnage du chorégraphe épouvantable, manipulateur, égocentrique, obsessionnel et hystérique, exerçant son magistère sur un interprète arabe israélien. De sorte que sa caricature – soit une bouffonerie qui, en définitive, dédramatise et apaise – s'entremêle, pour les spectateurs, des considérants de la relation israélo-palestinienne. Cela d'autant que le chorégraphe joué par Hilel Kogan ne manque pas de clamer son amour en direction de la minorité opprimée.

Un mouvement quasi unanime aura tôt fait de projeter, dans cette pièce, une fable qui atteste de la bonne volonté des artistes israéliens progressistes, de leur engagement pour la paix, et de la place qu'il convient de leur ménager, de ce fait, dans les circulations internationales de l'art. Après ce succès triomphal de la saison dernière, Hilel Kogan revient en France, cette fois artiste invité par le festival Montpellier Danse, le Théâtre Garonne (Toulouse) et le Ballet du Capitole (de cette même ville) pour lequel il chorégraphiera une nouvelle pièce. Cet ensemble chorégraphique est poussiéreux, au point qu'a été donné, par constraste, le titre de Tel-Aviv Fever, au programme où figure Hilel Kogan.

Déjà à Montpellier cet hiver, la programmation de We Love Arabs s'est vu opposer une intense mobilisation du mouvement Boycott – Désinvestissements – Sanctions. Celui-ci émane de la société civile palestinienne non-violente, et des militants de tous pays le relaient. A l'instar de Ken Loach, Gilberto Gil, Roger Waters, Tiago Rodrigues, eux estiment que ce boycott doit aussi toucher le secteur artistique, car la mise en avant de la vitalité de celui-ci serait l'un des arguments de propagande de l’État israélien pour rendre son image conforme aux standards de société moderne, avancée et ouverte, quand par ailleurs se déroulent froidement les massacres à Gaza. Dans ce contexte, quatre-vingt artistes français de premier plan – dont Maguy Marin pour la danse – ont lancé un appel contre la tenue de la Saison France-Israël.

 

We Love Arabs de Hillel Kogan, p. Giovanni Cittadini Cesi

Revenons à l'observation de la micro-politique des plateaux. Dans We Love Arabs, pas un instant le partenaire palestinien (d'Israël) de Hilel Kogan n'est invité à placer un mot. Métaphoriquement, c'est dire la place réservée à la parole des membres de sa minorité. Mais du point de vue de l'effectivité performative, c'est dire aussi que dans cette pièce y compris, l'intégralité de l'initiative, du contrôle, de l'investissement, de la notoriété, et de la mise en forme, revient à la toute-puissance d'un chorégraphe, dans ce cas issu du milieu prospère et brillant de la scène chorégraphique contemporaine israélienne. A cet égard, la relation mise en jeu est bel et bien coloniale, donnant à entendre exclusivement le sanglot de l'homme de gauche juif (d'Israël).

On n'en a pas fini, pour le moins, avec ces contradictions. Et on n'a, dès lors, plus la place de relater valablement une autre pièce israélienne vue aux Lilas : The Voices, de Maz Zahry et Michal Oppenheim. La première est danseuse, la seconde chanteuse, et cette même répartition s'observe parmi la totalité des cinq interprètes au plateau. D'où une composition patiente, dense et profonde, où les deux arts s'hybrident dans des phénomènes de contamination, de dilution, de coagulation, de vivi et scissiparité, repoussant loin les limites de la forme, affranchies de tout souci de confort. Que la voix soit organe de corps, et le corps matrice de souffle et son, voilà qui se travaille comme chant de puissances, avec exigence et sans complaisance, dans The Voices.

 

Eviatar/Said de Shira Eviatar a été présenté le 8 juin au Garde-Chasse (Les Lilas), dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis.