Karine Bonneval, vue de l'exposition <i>Comme un frisson assoupi</i> Karine Bonneval, vue de l'exposition Comme un frisson assoupi © Aurélien Mole
Critiques arts visuels

Comme un frisson assoupi

Constituée de deux monographies, l’exposition Comme un frisson assoupi investit des champs de perceptions minorés, souvent associés à l’animal : l’odorat et l’ouïe. Julie C. Fortier ressuscite des existences à travers leurs parfums et Karine Bonneval rend perceptible les relations invisibles entre l’homme et son environnement.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 7 mars 2018

« Les artistes s’évertuent à déjouer le cadre des expositions », sourit l’artiste québécoise Julie C. Fortier au milieu de sa forêt de manteaux en fourrures, dressés comme des spectres en errance. Les odeurs qui s’en dégagent prennent le nez, dans un mélange de fascination et d’écœurement, et déverrouillent d’emblée les mémoires. Aux nappes d’effluves viennent s’ajouter un flot de réminiscences secrètes, que l’on imagine rejoindre la rivière de perles en céramique circulant entre les porte-manteaux. Pour Julie C. Fortier, l’ivresse ne va pas sans le flacon, de même pour Karine Bonneval qui expose une collection de sons dans l’espace attenant. La matière de ces deux artistes dites « visuelles » est volatile, éphémère et pourtant omniprésente : pour capter un son aussi délicat que celui de la terre ou une fragrance aussi persistante soit-elle, mieux vaut ouvrir grand ses capteurs « secondaires ». Il faut accepter de perdre ses réflexes et mettre à découvert des sens moins aiguisés – peut-être plus « purs » – pour quitter un instant le confort moderne aseptisé.

 

Portrait olfactif 

À traquer les particules, sonores pour l’une et olfactives pour l’autre, à récolter des échantillons de terre ou des spécimens de fourrures, les deux artistes semblent aborder la création artistique comme des chasseresses-cueilleuses. Une fois la matière brute récoltée, commence le travail de sublimation. Karine Bonneval, qui collabore avec la « bioacousticienne » Fanny Rybak et la céramiste Charlotte Poulsen, convoque un réseau de savoir-faire allant de l’extraction à la présentation. Des vases en céramique, comme autant d’urnes ou d’écrins aux courbes organiques, renferment les captations sonores de différents sols – celui du compost personnel de l’artiste dans sa propriété berrichonne, des champs d’agriculture intensive à proximité, d’une colline au Sri Lanka ou du jardin botanique de Berlin. Chacun des extraits dégage ses propres sonorités, plus ou moins intenses et crépitantes, selon la qualité de la terre, les activités végétales, bactériennes, animales et humaines qui s’y développent. Au mur s’étale une sorte de composition abstraite, un tissage complexe de nervures. Cette capture agrandie d’une vue de microscope saisit les effets du contact entre la main de l’artiste et un champignon. Ayant renoncé à capter le chant de ces organismes eucaryotes, trop subtil pour un homme pressé, Karine Bonneval s’est résignée à une approche visuelle. Qu’elle que soit la forme empruntée, il s’agit de transformations lentes et infimes, piètres concurrentes au sein de ce que le philosophe Yves Citton appelle « l’économie de l’attention », cette dernière étant considérée dans les logiques de marché comme une ressource sur laquelle capitaliser. Avec l’installation Les fauves ont surgi de la montagne, Julie C. Fortier s’engage quant à elle dans un travail d’enquête plus narratif et fantasmatique, qui aboutit à un art du portrait olfactif. Elle chine les manteaux dans des friperies, quelques fois auprès de ses proches, les scrute, les sent, les analyse jusqu’à établir un portrait robot du propriétaire. À partir d’une fourrure d’Astrakan, à la texture bouclée et aux tons très noirs, qui « sentait l’église », l’artiste imagine par exemple une femme pieuse et austère, puis constitue son odeur sur une base d’encens et de patchouli. Le parfum est ensuite diffusé via un collier en céramique accroché au vêtement.

 

Karine Bonneval, vue de l'exposition Comme un frisson assoupi. p. Aurélien Mole 

 

Connexions souterraines 

Les œuvres de Comme un frisson assoupi ne s’offrent pas au spectateur, c’est lui qui choisit de les comprendre, au sens étymologique du terme. D’ailleurs, il s’avère difficile de qualifier le visiteur comme tel, tant celui-ci doit engager son corps tout entier pour provoquer la rencontre : se courber ou s’agenouiller pour poser l’oreille sur les vases, tendre le torse et engouffrer la tête dans un manteau. Loin du ludique et du participatif, Julie C. Fortier et Karine Bonneval induisent un rapport intime, transgressif voire régressif à leurs œuvres, quitte à provoquer une certaine gêne dans l’espace canonique de l’exposition. En évacuant le recours automatique et distancié à la vue, elles déplacent les cadres de perception et s’éloignent de la société du spectacle et du service. Aux racines du travail de Karine Bonneval, l’essai de l’anthropologue Philippe Descola, Par-delà nature et culture, et la cosmogonie chez les Achuars d’Amazonie qui considèrent les hommes sur un pied d’égalité avec les animaux, les plantes et les minéraux. Les individus communiquent avec les autres êtres par le biais de chants. Placé à l’entrée de l’exposition, un dôme en terre cuite sous lequel entendre ces incantations fonctionne comme un statement : le scientifique et l’artiste, deux figures démiurges dans la conception occidentale du monde, ne sont que des traducteurs, des rouages dans un système horizontal, rhizomique, de relations invisibles. L’œuvre de Julie C. Fortier s’inscrit également dans un cycle de connexions souterraines. La transmission d’un parcours singulier, d’une certaine mémoire s’opère à travers la passation d’un manteau, lequel sédimente plusieurs identités, époques et territoires. Plus encore que funéraire, c’est une humeur ancestrale, parfois superstitieuse, qui émane de cette forêt de précieuses pelures. L’une des fourrures, donnée à l’artiste par la commissaire d’exposition, serait maudite, marquée par la mort successive de ses propriétaires, mère puis fille, dans des crashs d’avions. Les notes métalliques de rose et de sang qui s’en dégagent se chargent de transmettre l’implacable destinée.

 

Julie C. Fortier, vue de l'exposition Comme un frisson assoupi. p. Aurélien Mole 

 

Système de croyances

En fine connaisseuse de ses racines canadiennes, Julie C. Fortier perçoit dans la récupération de ces fourrures, dont elle renforce la persistance avec les odeurs, une manière de contrebalancer une culture de l’obsolescence et du productivisme. Ériger ces manteaux luxueux, donnés ou achetés à des sommes modiques, en œuvres d’art, souligne discrètement l’ironie d’un marché, celui de l’art en particulier, basé sur un système de croyances, l’excitation et l’inconstance des désirs. Un phénomène qui fait écho à la théorie de l’enrichissement développée par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre. Comme l’explique ce dernier, « pour présenter un stylo […], on a recours à des qualités décrites, comme la couleur de l’encre, l’épaisseur du trait, etc. Il n’y a pas de récit associé au stylo. Par contre, pour mettre en valeur le même objet en recourant à la “forme collection”, pour en faire un objet de luxe, il faut raconter une histoire en faisant appel au passé. Par exemple, raconter que ce stylo est celui avec lequel Proust a écrit À la recherche du temps perdu. »1 Julie C. Fortier n’invoque pas de figures tutélaires, mais simplement des anonymes. Les fourrures n’ont de spécial que les vies ordinaires et/ou fictives qu’elles ont accompagnées. Des existences ressuscitées par les parfums qui selon leur créatrice « induisent une valeur d’usage dans un système qui tend à pétrifier et à conserver ».

 

 

1. Propos recueillis par Aïnhoa Jean-Calmettes et Guillaume Heuguet, « Là où tout est luxe, calme et rentabilité », in Mouvement n°88

 

> Comme un frisson assoupi, jusqu’au 24 mars à l’Onde, Vélizy-Villacoublay