<i>Epoque</i>, de Volmir Cordeiro et Marcela Santander, Epoque, de Volmir Cordeiro et Marcela Santander, © Alain Monot.

Comment le Brésil

Marcela Santander / Marcelo Evelin / Volmir Cordeiro

Le festival de Brest DañsFabrik n'a pas suffi à tirer au clair le concept de Pensamento tropicale, qui attribue au Brésil un goût du corps hors du commun ; mais à partager des pièces captivantes, cela oui, et comment !

Par Gérard Mayen publié le 9 mars 2015

Y a-t-il plus ou moins de corps, ici ou là ? On se doute que pareille question est par trop réductrice. Pour s'en convaincre, il suffisait d'assister à la table ronde conclusive du dernier festival DañsFabrik à Brest. Y étaient réunis tous les artistes brésiliens que cette édition avait invités, sous la bannière du Pensamento tropicale. On y a bien perçu à quel point la culture du corps semble là-bas particulièrement dense, chaleureuse, sensuelle ; pourquoi pas abondante. On aurait bien tort de bouder cela.

Mais les artistes présents ont surtout insisté sur des réalités de contrastes, d'âpreté, d'acuité des relations sociales, dont les corps sont porteurs. Cela exprimé au vu de leurs positions respectives, qui sont dans l'aller-retour de leurs expériences croisées entre leur pays d'origine et l'Europe – essentiellement la France – qu'ils adoptent. Le discours était alors celui de corps médiés par les circulations internationales, certes singuliers par leur caractère socialement et culturellement construits. Bref : sujets artistiques composites et complexes, à disputer et discuter.

 

Bouleversant Marcelo Evelin

Ce matin de discussion, on avait encore la tête et le corps à ce qui s'était produit tard la veille. Soit le bouleversement de De repente fica tudo preto de gente, amené par Marcelo Evelin. Largement diffusée dans les festivals, sa pièce Matadouro avait déjà beaucoup frappé voici deux ans. Mais fallait-il craindre quelque effet one shot ?

Sauf un rien de parfum seventies, néo-hippie dans son offre de sensations directes, qui ne parvient pas tout à fait à se frayer une voie dans les pleines tensions d'aujourd'hui, ce nouvel opus confirme Marcelo Evelin comme un agitateur important des circulations artistiques au plateau, comme à l'international.

L'expérience de ce chorégraphe est pétrie d'un parcours dans les standards de la danse contemporaine européenne des années rayonnantes ; puis heurtée par les conditions de son retour, d'abord en fils prodigue, dans sa ville d'origine de Teresina, parmi les plus déshéritées du Nordeste brésilien. Là son projet, incompris pour ses audaces, finit par être vite flingué par les autorités. Total gâchis. Comment continuer ?

Il en reste un engagement très brut des corps : ici six danseurs, intégralement nus, peints de noir, qui se jouent d'anonymat et de révélation dans une pénombre profonde. On peut y discerner quelques causes raciales – cela existe au Brésil aussi. Mais il faudra se garder de tout cliché : un Européen et deux Japonais figurent parmi ces performeurs.

Cette petite troupe fait corps de toutes les manières, en équipe, en masse, en mêlée, en groupe de danse-contact, en ronde, en pack. Toutes figures éminemment politiques sur le plateau, mais qui se redoublent d'un impact redoutable parmi le public. Car l'aire de jeu est très circonscrite, et partagée par les danseurs et les spectateurs, mêlés, debout.

Il faut alors négocier son angle de vue, son heurt éventuel dans les courses des artistes, sa proximité troublante, sa prise de distance prudente, sa fatigue à la longue. Et par là, c'est chaque membre du public qui se singularise dans sa responsabilité, évincé du confort des gradins, sortant lui aussi de son anonymat. Pas toujours indemne. Le déplacement est réel.

 

Deux soli, de débordement ou de surface

Autre artiste à ce programme, Michelle Moura investit en solo un état d'hyper-ventilation (soutenue par un retour sonore d'une gravité somptueuse). La respiration amplifiée semble se donner à voir, comme creusant une colonne ascendante, pour finalement se retourner un peu à la façon d'un gant. Ce corps se rehausse, depuis son intériorité activée.

Tout de la performeuse tend à s'y faire plastique, auto-malaxé, en voie de dilution métaphorique au-delà des contours institués d'un corps conventionnel. La danseuse portait des inscriptions sur sa peau, brouillées peu à peu, là encore par déformation et déteinte. Cette quête de débordement au-delà des limites de soi – au-delà d'une identité sue et constituée – par aucun autre moyen que soi, est d'une puissance marquante.

On n'aura pas ressenti une force analogue dans le solo Homem Torto, d'Eduardo Fukushima. C'est que le corps abondant que certains évoquent, se traduit aussi volontiers dans les accents de l'expressionnisme. Sur cette pente, guette le péril d'une extraversion en surface. C'est ainsi qu'on a ressenti dans cet autre solo un genre de danse qui montre de la danse à voir. Dès lors, ne fait guère qu'illusion.

 

L'expressionnisme fait signe

La dite vaine expressionniste est, au contraire, pleinement investie, en toute densité reverse – image et fond – par Volmir Cordeiro et Marcela Santander dans leur duo Epoque. Il faudrait préciser comment, outre une effervescence latino, l'expressionnisme sud-américain tient aussi à toute une spécificité de l'histoire de la danse moderne dans ces pays, via les brassages d'avant ou d'après-guerre dans la circulation des artistes centre-européens.

Dans leur pièce, Volmir Cordeiro et Marcela Santander – qui est, elle, chilienne – portent au plus haut point un questionnement d'interprètes en danse, donc au cœur des questions les plus actuelles de la performance contemporaine au plateau. Eszter Salamon, Latifa Laabissi, Aurélien Richard : le retour de prégnance expressionniste chez des artistes aussi divers, fait sûrement signe…

De quoi se nourrit l'acte de danse ? Cordeiro et Santander sont partis en quête historique de gestes forts, audacieux, parfois provocateurs, portés volontiers par des femmes, particulièrement dans les mouvances des danses grotesques et de cabaret. La mimique, le geste coupé, l'impulsion vive, la posture marquée, nourrissent un vocabulaire de la métamorphose permanente, dans un écart de soi à la figure, toujours relancé.

Cela laisse le spectateur haletant de séquence en séquence, toutes au trait vif, mais données pour telles brutes, sans contexte narratif qui en assurerait la liaison rassurante. Il y a alors quelque chose de vertigineux, dans ce théâtre intensif de personnages sans intrigue, qui aimantent puissamment. Les deux danseurs œuvrent dans des gammes très distinctes, Volmir plus fantasque et onirique, Marcela plus compacte et suggestive.

Ils restent à distance l'une de l'autre, et un mystère inter-genres se creuse là, qui finira en bouquet dans des images inespérées du cabaret des Dzi Croquettes des années 1970, émouvants incunables de la mémoire en danse.

 

Génération Huynh

Mais il nous a semblé que Volmir Cordeiro et Marcela Santander travaillaient aussi à une nouvelle donne – encore une, qu'on n'attendait plus – concernant le nu en scène. Celui-là porte une tunique qui le fait apparaître nu sous la ceinture, de manière troublante et fantasque, lorsque quelques gestes emportés fugitifs le font se dévoiler assez. Au regard de quoi, la tenue ramassée de celle-ci paraît quasi austère.

Sur cette base, on ne s'attend pas à ce qu'ils en viennent, finalement, à procéder, de concert, à un long déshabillage méthodique, pour finalement s'allonger là, nus, à la façon de gisants. Pareille procédure laisse à percevoir la nudité comme d'abord extérieure, improbable, toute scénique, avant qu'elle n'opère finalement une sorte de ré-incorporation, comme un costume disponible, là, au plus fort des significations de se jouer la vie en scène.

Plus ou moins de corps ? Il se joue avant tout un art consommé de la performance, qui nous amène à remarquer, pour conclure, que ces deux-là sont issus du CNDC d'Angers de l'époque d'Emmanuelle Huynh. Mais c'était encore le cas de Michelle Moura. Mais aussi Aniol Busquets, dans Revue macabre, autre pièce de ce festival… On n'y voit aucun hasard : cette génération CNDC est désormais en pleine maturité sur les scènes. Qu'a-t-il fallu que l'Inspection à la danse mette un terme à cette formation, dans des conditions pitoyables ?                                                                             

 

Les pièces regroupées sous l'intitulé Pensamento tropicale ont été vues les 25, 26 et 27 février au Quartz à Brest, dans le cadre du festival  DañsFabrik.

Epoque de Volmir Cordeiro et Marcela Santander, les 24 et 25 avril à la Ménagerie de Verre, Paris.