Image from hell de Contact Gonzo © Takuya Matsumi
Critiques Danse arts visuels

Contact Gonzo

En plaçant la bagarre et le risque au centre de leur pratique artistique, le collectif Contact Gonzo surmonte la peur et fonce dans le tas. Watching you surf on beautiful accidents, leur première exposition en France à la Maison de la Culture du Japon à Paris , expérimente la chute, l’échec et le contact brutal comme un outil de bienveillance sociale.

Par Léa Poiré publié le 5 févr. 2020

Dans l’écrin de verre de la Maison de la Culture du Japon à Paris, la première exposition de Contact Gonzo en France fait l’effet d’une petite gifle. Créé en 2006 sous l’impulsion de Yuya Tsukahara, le collectif japonais s’est rapidement fait remarquer sur YouTube en publiant des vidéos en basse qualité de leurs performances dans l’espace public – rue, gare, ponts, forêts – ou dans l’espace plus confiné de centre d’arts internationaux. A priori, rien de neuf là-dedans. Mais Contact Gonzo dénote dans le paysage des arts visuels et chorégraphique : les performances en question mettent en scène des bagarres maîtrisées et souvent violentes, des combats à mains nues, des bastons de rue inspirées d’arts martiaux.

 

Brut de décoffrage

Avec moins de brutalité, du moins pour le moment, l’exposition s’ouvre sur une installation mi-industrielle mi-artisanale : un grand tapis roulant d’usine, des paniers rouges de supermarché, un fond de photos un peu floues, et, au loin, le son d’un piano. On nous invite à fouiller les bacs, à en sortir des objets épars – mains ou pieds en silicone, basquets et figurine d’animaux hybridés à l’aide d’un épais scotch, chaussure informe – et à les déposer sur la courroie. En fin de course, les objets terminent dans un autre bac de plastique, ajoutant le son de leur chute à celui d’une vidéo où Yuya Tsukahara joue, assez détendu, du piano. Contact Gonzo se plaît à nous montrer que les petits incidents peuvent se dérouler en beauté, dans une cérémonie hypnotique des loupés ordinaires. Rapidement, Watching you surf on beautiful accidents – Je vous regarde surfer sur de beaux accidents –, le titre de l’exposition, gagne en signification.

Le reste de la première salle est accaparé par des résidus d’installation, d’une performance ayant peut-être eu lieu. Ce, dans des matériaux pauvres qui à eux seul synthétisent l’esthétique du collectif : papier kraft, légendes et titres écrits à même le mur, objets scotchés façon Maurizio Cattelan et sa banane à 120 000 $, mannequin à moitié humain, sans visage, vêtu d’un hoddie adolescent, des mains flasques en guise de pieds. Enchâssées à un grand serpent de papier, trois vidéos filmées à la volée titrées nukamuri jampios the AI legend n°1, 2, 3 mettent en scène le matériel de prédilection de Contact Gonzo, les objets dont nous sommes entourés. Dans l’une le mannequin se fait démonter dans un processus plus animal que chirurgical, dans une autre les membres du collectif bidouillent et bricolent en se déplaçant en hoverboard, et dans une dernière un masque se fait cracher une bombe de peinture noire au visage par un autre masque. La figure s’efface entièrement dans un jeu de marionnettes.

 

 

Vue d'exposition watching you surf on beautiful accidents p. Takuya Matsumi

 

Contact coup de poing

Couper, coller, redécouper, emprunter, décoller. Voilà comment procède Contact Gonzo tant dans leurs expériences filmées, leurs montages photographiques accrochés çà et là aux murs que dans les chorégraphies exposées dans la deuxième salle. Les vidéos sont cette fois-ci d’un genre différent, plus proches de celles grâce auxquelles le collectif a bâti sa réputation. On y trouve à plus d’un titre des emprunts au mouvement du contact-improvisation, né dans les années 1970 à New York et développé sous l’impulsion du danseur et chorégraphe Steve Paxton, qui donna aux praticiens les outils pour diriger leur énergie et entrer sans peine en contact physique. Contact Gonzo n’hésite pas à profiter de ces techniques, tout en faisant le pari que le combat, la violence, les coups bien réels sont aussi un mode de relation qui est resté dans l’angle mort du mouvement américain. Allongé au sol, un performeur dont le visage est filmé en gros plan subit son camarade qui l’écrase sans le mettre en danger. Entre la performance de cirque et de clown, celui-ci ajoute à son propre poids des contraintes supplémentaires : une pile géante de livres, une grosse pierre, une roue de vélo manipulée façon scie circulaire. On ose en rire, pris à leur piège, en se disant que la douleur ressentie comme du masochisme chorégraphique est le matériel même de Contact Gonzo.

Dans un autre volet de leur travail, moins quotidien et plus sauvage, le collectif s’entache de l’univers de la randonnée, du trekking et de l’aventure. D’un côté, dans une galerie d’art, équipés de matériel de bivouac et de bricolage, le groupe construit en direct des prises d’escalade nécessaires pour grimper aux murs, moyennant un nombre comique de chutes et d’échecs. De l’autre, ils se retrouvent en pleine nature et sans aucun équipement, se filmant du haut d’une montagne, dévalant une pente raide à toute vitesse. SURF DE MONTAGNE / HOFU 2013 titre la vidéo, et c’est bien à cela que joue le collectif. Sans peur et comme animés par un désir animal et spirituel digne du film d’animation Princesse Mononoké, ils croient dur comme fer à leur corps et à ses réactions. Ils se laissent porter par la chute en se persuadant qu’ils retomberont coûte que coûte sur leurs deux pattes. Ici, se lit la deuxième référence portée par le collectif : Gonzo, un terme utilisé dans les années 1970 pour qualifier un journalisme ultra-subjectif en immersion totale dans son sujet, sans concession.

 

The Greatest Show on Earth de Contact Gonzo p. Anja Beutler

 

Arbre-humain

La série de vidéos se termine avec the station, (2006), plus classique et plus ancienne que les autres où deux membres du collectif se battent dans une station de train, sous l’œil soit impassible soit interrogatif de passants. La bataille jamais ne dégénère et ressemble davantage à une série de tests scientifiques ou de jeux enfantins qu’à un réel règlement de compte. C’est aussi l’impression que laisse la performance donnée le soir même dans la grande salle de la Maison de la Culture du Japon. Contact Gonzo, en trio et en chair et os, se taquine pour commencer, puis ils en viennent aux mains, s’agrippent, encaissent, résistent, tombent, fouettent, luttent, frappent. Avec plus de douceur mais autant de tension, la lutte physique laisse place à une de leurs expériences dont l’exposition nous avait glissé les consignes, affichées sur les murs. Des branches de bois sont maintenues entre les corps par la pression, reliant ainsi tous les spectateurs dans une arborescence humaine-végétale. Un compte à rebours est lancé, à zéro les corps complices se relâchent et les bâtons tombent dans un grand fracas.

Avec une économie de moyens où le processus importe plus que le résultat, parfois incertain, flirtant toujours avec la violence, chez Contact Gonzo la haine n’est pour autant jamais invoquée. Watching you surf on beautiful accidents comme de jeunes fauves se chamaillant, allant jusqu’aux crocs mais jamais jusqu’au sang, apprivoise le conflit et, en creux, nous donne des armes pour apprendre à encaisser les coups. Comme à en donner.

 

> watching you surf on beautiful accidents de Yuya Tsukahara et Contact Gonzo jusqu’au 28 mars à la Maison de la Culture du Japon à Paris

> Minima moralia, film de Contact Gonzo le 28 février à la Maison de la Culture du Japon à Paris