Critiques Théâtre

Contes et légendes

de Joël Pommerat

Fidèle à l’attention qu’il porte à ses contemporains, le metteur en scène Joël Pommerat mêle dans Contes et légendes hyper-réalisme et feinte technologique. Le tout pour dresser le tableau acerbe des relations humaines dans les sociétés sur-connectées.

Par Agnès Dopff publié le 27 janv. 2020

Lorsque la pièce débute, la lumière tarde à quitter les spectateurs. Cut. Au plateau, deux morveux embrouillent une ado. L’éclairage en douche trouble déjà la vision, les premières répliques échangées en rafale parviennent, immatérielles, dans la réverbération cotonneuse d’un filtre sonore. Sur scène, la langue et le jeu des trois protagonistes font instantanément oublier l’artifice du dispositif, et engagent l’action dans une querelle primaire sur la nature de la jeune fille. À grand renfort d’insultes, les deux teigneux, petits hommes en puissance, scrutent et dissèquent du regard leur ennemie, s’inquiètent de sa possible machinerie : jeune fille ou robot ? Le motif surprend, l’agression beaucoup moins, et sert de prétexte à une énième auscultation du féminin. C’est que les deux garçons ne voudraient pas s’exposer à la violence d’être dupés.

Dès lors la suspicion ne quittera plus le plateau, qu’elle se fasse technophobe à l’arrivée du premier prototype de robot de compagnie, ou plus insidieuse dans un groupuscule de machos. Par la transition confuse qui opère un noir récurrent entre chaque scène, les questionnements se répondent, la perte de repères des uns prolonge le trouble laissé par l’encombrante empathie des autres. Les êtres à la mécanique, présumée excellente, pointent sans pitié les lacunes de leurs équivalents humains. Pourtant, avec Contes et légendes, ce n’est pas tant l’innovation technologique qui est sommée de se justifier. Face au père défaillant ou la mère control freak, les jeunes robots de Pommerat se font les porte-voix de ce que la sphère sociale et familiale étouffe et travestit. Aux distinctions genrées s’additionne celle des machines, et le tout produit une confusion générale dans laquelle ne semble plus perceptible que ce qui lie les sujets humains comme les robots. Les premiers émois, l’éclatement de la structure familiale pointent la désertion des figures référentes. L’intelligence artificielle console ce que la norme refoule à ses marges, quand l’adulte se distingue tristement comme premier agent de la machine répressive. Dès lors, la véracité des relations se heurte aux frontières de l’humain, l’importance accordée au statut des uns ou des autres semble s’estomper au profit des affects suscités. La dernière scène achevée, les robots se révéleront finalement bien humains. Pire, féminins : un ultime coup porté aux assignations, devenues ici aussi arbitraires et interchangeables que les traits de personnages de théâtre.

Pour cette nouvelle création, Pommerat présente une proposition exigeante, de toute évidence façonnée par une écriture de plateau, et qui suinte la volonté fiévreuse de saisir les inquiétudes de l’époque. La qualité du jeu des adolescentes illustre avec force la possibilité d’inviter au plateau des non-professionnels sans qu’ils soient  relégués au rôle de faire-valoir. Les jeunes interprètes, casting explosif de corps ordinaires, transgressent indistinctement les frontières de genres et de types, imitent impeccablement les codes masculins ou robotiques, et ne versent jamais dans le phrasé factice des enfants, curiosité persistante dans le théâtre contemporain. En puisant plutôt dans la franche émotion de la chanson désuète, dans le kitsch à paillette et le verbe cru, le metteur en scène livre une approche incisive des troubles relationnels dans les pays sur-connectés, poussant encore l’audace jusqu’à risquer une dramaturgie aux rythmes lents et qui ose s’étaler dans le temps.


> Contes et légendes de Joël Pommerat, jusqu’au 14 février au Théâtre Nanterre-Amandiers ; du 28 au 29 avril au Phénix, Valenciennes