<i> Le poète aveugle </i> de Jan Lauwers, Le poète aveugle de Jan Lauwers, © Elsdenil Rhok.
Critiques Théâtre

Contes pour adultes

Jan Lauwers

L’inclassable Poète aveugle du metteur en scène belge Jan Lauwers nous invite à réfléchir sur les métissages qui ont tissé l’histoire de l’Europe occidentale.

Par Alice Bourgeois publié le 28 oct. 2017

S’il ne fallait en citer que trois, voici les raisons pour lesquelles il fallait absolument rencontrer Le Poète aveugle.

1. La pièce donne à réfléchir sur la crise des réfugiés. Elle le fait à sa façon, joyeuse et suggestive. En six chapitres, qui sont autant d’autoportraits, six membres de la troupe – Grace Ellen Barkey, Marteen Seghers, Hans  Petter Melo Dahl, Anna Sophia Bonnema, Benoît Gob et Mohammed Toukabri – se livrent, dans leur langue respective sur la vie de leurs ancêtres. Qui sont-ils, ces grands inconnus ? Par combien d’exils et d’errances ont-ils dû passer ? D’anecdote en anecdote, se dessine à l’échelle d’un seul individu un arbre généalogique immense, fruit de multiples métissages. « Nous sommes tous des réfugiés », dit l’un des personnages.

La quête du metteur en scène belge Jan Lauwers est partie de l’injonction de l’écrivain libanais Amin Maalouf à parfaire son « examen d’identité ». Dans la bouche d’Anna Sophia Bonnema, c’est dit avec d’autres mots encore : « Et c’est pourquoi il est bon que nous ne parlions que de nous-mêmes. Car c’est cela la véritable histoire. C’est cela le véritable amour. Tout le reste n’est que faux en écriture. » Si la peur de l’autre gagne du terrain, rappelle la pièce, elle n’est que l’effet d’une méconnaissance de soi.

 

2. La pièce est trépidante. Sur le plateau, la brume du Grand Nord caracole, un cow-boy fait revivre l’Amérique yé-yé, de chevaleresques récits du Moyen Âge prennent place. La danse aérienne de Mohammed Toukabri, passé, par le Centre méditerranéen de la danse contemporaine puis l’école d’Anna de Keersmaeker, P.A.R.T.S, ponctue gracieusement ces récits énergiques. La pièce se rit des clichés, foisonne d’anecdotes hautes en couleur. Et ne lésine sur aucun moyen pour faire du plateau un émerveillement : de la musique (signée Marteen Seghers, tantôt mélancolique, tantôt endiablée), de la vidéo, de la danse, un florilège de langues étrangères ; déguisements farcesques et étranges, masques, grimages, gigantesques machineries…

 

3. La pièce est drôlissime. Chacun des comédiens y va de son discours un peu barré. Tout est un peu mal foutu, dans ce monde de bruit et de fureur où le mensonge est roi, où les clowns sont à la fête. Et tant pis, l’amour sauvera le reste ! Car Le Poète aveugle est peut être aussi un message d’amour à Grace Ellen Barkey, la femme du metteur en scène, elle qui ouvre la pièce de son grand cri pour la clore de son grand rire. Les derniers mots, quant à eux, sont à Mohammed Toukrah, lequel cite le fameux poète aveugle Abu al’ala Ma’arri, (973-1057), connu pour son goût de la justice sociale : « Lorsque l’esprit est hésitant, il se laisse submerger par le monde, Homme faible embrassé par une catin. Lorsque l’esprit est devenu confiant, le monde est une dame de rang, qui refuse la caresse de ses amants. »

 

 > Le poète aveugle de Jan Lauwers a été présentée du 11 au 22 octobre au Théâtre de la Colline, Paris