© Photo : Alan Guichaoua.

Le Vide

Alexis Auffray / Maroussia Diaz Verbèke / Fragan Gehlker

Inspiré du Mythe de Sisyphe d'Albert Camus, Le vide nous plonge dans une expérience aussi dense que spectaculaire. L'écriture avance mots en l'air, tête à l'envers. 

Par Lauriane Schulz publié le 2 avr. 2015

Et d’abord, planter le décor.

 

Ce soir-là, le public est invité à prendre place dans les trois gradins de la salle, disposés de part et d’autre de la scène sans totalement se faire face. De manière triangulaire, ils structurent un espace à la forme peu ordinaire, déjà carrée hexagonale et ronde, déjà un peu... absurde peut-être, mais aussi féconde. Le sens et le non-sens s’y installeront volontiers.

Lumières pleins phares, le spectacle peut commencer. Ils sont deux sur le plateau. Deux hommes, neuf cordes et des installations précaires, faites de planches et de tréteaux. Fragan Gehlker et Alexis Aufray de leurs noms : l’un à la corde, l’autre au violon. Lui commence à monter ; l’autre à jouer. À peine utilisée, la première corde lâche brusquement et l’entraîne dans sa chute ; le violon s’arrête net. 

Les cordes seront éprouvées à tour de rôle. Comme Sisyphe, puni par les dieux et condamné à porter une pierre jusqu’au sommet d’une montagne avant de la voir inexorablement chuter, le cordiste s’affaire à l’absurde recommencement d’une action sans autre but que sa simple exécution. Dans l’inépuisable répétition de l’ascension et de l’effondrement – qui adviendra plus ou moins rapidement selon l’échange du corps à corde fascinant –, des variations ne cessent d’advenir, qui, d’humour et de poésie, de profondeur et de légèreté, silencieuses ou sonores, laissent le public le souffle court après chaque effort. Contorsionné, flottant à la verticale ou à l’horizontale et surplombant 12 mètres de vide, Fragan Gehlker dessine de son corps des formes sur la ligne, se soulève et glisse, pend dangereusement, se jette et se cambre, insensible au vertige, défiant les lois et limites de la pesanteur dans un fragile équilibre, hors du temps.

Peu avant la fin et chaussé de rollers, le violoniste viendra ponctuer de mots les va-et-vient du grimpeur. En parcourant la scène à une vitesse prodigieuse, il renverse ça et là les planches des installations, au dos desquelles, mises bout à bout, apparaît en lettres capitales l’illustre citation de Camus : « IL FAUT IMAGINER SISYPHE HEUREUX ». Désormais seul sur le plateau, c’est bel et bien un Sisyphe contemporain qui nous fixe mystérieux. Et le public songeur face à la beauté de cet homme aux prises avec l’absurdité.

Le Vide ouvre une échappée. Point de récit ni de narration dans cette acrobatique partition, juste une trame tissée de vacuité, de points de suspension et de répétitions. Peut-être aurez-vous décroché à certains moments, pensé, réfléchi, repassé quelques boucles de votre vie tandis qu’il monte et descend sous vos yeux, imperturbablement, ou encore glissé dans l’insondable univers de l’introspection, le nourrissant de doutes, d’images, d’interrogations. Car enfin Le Vide c’est aussi un peu le vôtre, cet universel questionnement du pourquoi et du comment, le souci nietzschéen de l’éternel recommencement...

 

Le Vide de Fragan Gehlker, Alexis Auffray et Maroussia Diaz Verbèke a été crée le 21 mars 2015 à La Brèche, Pôle National des Arts du Cirque de Basse-Normandie / Cherbourg-Octeville.

du 3 au 11 mars 2017 au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines.