Neuf petites filles du Théâtre du Verseau, © Emile Zeizig.
Critiques Théâtre

Coups bas et talons hauts

Philippe Labaune

Philippe Labaune de s'attaquer à la mise en scène de Neuf petites filles, œuvre chipie de Sandrine Roche. Une proposition originale, présentée dans un lieu tout bonnement génial: la Gare au Théâtre de Vitry-sur-Seine. 

Par Agnès Dopff publié le 30 oct. 2015

Introduits dans une salle sombre aux allures de ring où mélodies champêtres et lumières d'ambiance nous attendent déjà, tout semble prêt pour l'imminence d'un événement inconnu. Sur le plateau, huit comédiens et comédiennes s'apprêtent soigneusement à coup de peigne, de laque et de cirage. Campés en face-à-face et pareils à des boxeurs, chacun semble tout absorbé à sa préparation minutieuse. Bien vite pourtant, l'apparente maîtrise se fissure, et teinte d'étrangeté cette cérémonie ordinaire. L'un enfile ses escarpins une fois son costume ajusté, l'autre excelle de grimaces tout en achevant son chignon, tandis qu'une troisième enfile gauchement sa grosse culotte. L'archétype de l'âge adulte devient en un instant celui de l'enfance, et le costume du bureaucrate le meilleur des déguisements.

Puis vient l'heure du combat. Véritable joute verbale et physique, duo et assauts groupés s'enchaînent ainsi dans les limites d'un ring improvisé, délimité seulement par le cordon rectangulaire d'un néon posé au sol. Buste guindé et démarche assurée, les concurrents redoublent d'abord de maîtrise de soi, avant de plonger dans l'arène et de renoncer à toute bienséance. En un bond, marqué toujours d'un geste rituel proche du haka, les personnages anonymes de cette fable cynique troquent une fois de plus les codes de la maturité pour ceux de l'enfance.

À la langue de bois succède la franchise crue, aux manières empruntées les croques-en-jambe et autres claques. Enfance méchante, ou seulement franche? Si le rejet de l'anormalité, la bassesse grégaire et la quête de puissance se cantonnent d'abord seulement aux cadres de cette cour fictive, les frontières entre les âges se lézardent doucement, jusqu'à ce que bureaucratie sans âme, gamins sadiques et normalité écrasante s'entremêlent en des rixes interminables.

Langue juste, franche et piquante que celle de Sandrine Roche, et que portent à la scène neuf jeunes comédiens grandioses d'entrain. S'il faut bien avouer – hélas – que la pièce souffre d'une qualité de jeu parfois très inégale, l'ensemble bouscule d'une fraîcheur sans concession et d'une jeunesse ambitieuse de dire et de grandir. Paysage humain délicieux de diversité, et ainsi parfaitement à même de porter les questions éminemment actuelles que pointe le texte, jamais moralisateur, des Neuf petites filles.

 

Neuf petites filles de Sandrine Roche, mes Philippe Labaune a été présenté du 20 au 24 octobre 2015 à la Gare au Théâtre, Vitry-sur-Seine ; du 6 au 8 novembre à L’heure bleue, St Martin d’Hères.