Guilhem Roubichou, <i>The danse of the blue plastic bag</i> Guilhem Roubichou, The danse of the blue plastic bag © Collection de l’artiste. p. G. Roubichou.
Critiques arts visuels

Courant continu

Cette exposition collective fissure les carcans temporels. Les œuvres contemporaines s’imprègnent de l’architecture médiévale du Moulin des Évêques à Agde, renouant avec les métiers de l’artisanat, mais actualisent aussi une certaine idée de la transcendance.

Par Chrystelle Desbordes publié le 6 sept. 2018

Ce qui frappe, avant même de pénétrer à l’intérieur du Moulin des Évêques, est l’aspect majestueux du bâtiment. À l'égal d'un grand nombre de vieux moulins, l’édifice, situé en bordure de l'Hérault, a connu des destinées diverses depuis son origine médiévale. Entièrement rénovée et repensée pour de nouveaux usages en 2010 – avec, entre autres aménagements, une vaste salle d’exposition très bien conçue –, l'architecture a su garder des formes essentielles de son passé (dont les arches médiévales, l’une des deux turbines de l’usine électrique du XIXe siècle, la haute cheminée de briques rouges). Dès l’abord, nous sommes comme disposés à voir de l’art.

 

Quand l'œuvre a lieu

Les artistes, qui ont spécialement créé des œuvres pour les exposer ici, ont sans doute été inspirés par les réalités physiques et les dimensions esthétiques et sociales du lieu. Le titre de l'exposition, « Courant continu », cherche d'ailleurs à suggérer ces liens. Pour autant, les travaux présentés par le Frac Occitanie Montpellier, vont aussi au-delà de ces articulations entre l'histoire et la relation du bâtiment au fleuve (qui se jette dans la Méditerranée à peine 5 km plus loin). Cédric Torne a produit une bâche monumentale de papier de soie, peinte à l’eau dans des gammes de bleus et de bruns, qui occupe la totalité du mur ouest de la grande salle (Mur Ouest, 2018). La légèreté de cette « fresque », sensible aux souffles du vent et aux variations de lumière, laisse apparaître, dans les plis d’aplats nuageux et abstraits, quelques figures fantomatiques, fait vibrer la mémoire du style d'un William Turner. À la mesure de l'espace d’exposition, Joëlle Gay a réalisé 38 sculptures (gypse et matériaux divers) disposées sur un immense plateau (formé de deux tables provenant de son atelier), autant de modules intimistes et minimalistes (Champs tactiles, 2018). L’artiste parle notamment de la technique de coffrage (à laquelle elle a eu recours pour ce travail), en tant qu’elle appartient « au vocabulaire du maçon, du bâtisseur », et dit du volume en plâtre qu'il est à ses yeux une « sorte de masse fantôme ». Ses objets expriment autant de partitions autographes aux notes libres d’interprétation.

 

Vue de l’exposition Courant continu, œuvres de Julius Rolf, Guilhem Roubichou et Cédric Torne. p. G. Monchaux

 

L’imaginaire du paysage

Le jeune artiste Guilhem Roubichou, d’origine agathoise, expose trois œuvres qui, toutes, contiennent un potentiel énergétique et la question du paysage relié, peu ou prou, à la culture méditerranéenne. The dance of blue plastic bags (2016), ainsi que l’indique le titre, fait danser trois sacs en plastique bleu aux allures zoomorphes, et renvoie de façon délibérément dérisoire à la pollution des mers, comme à la simple récupération d’un matériau « cheap » renaissant via de l’énergie solaire. Créées en 2017, les trois sculptures de Jennifer Caubet (série « Point Omega »),  donnent corps à de petites fontaines géométriques aux matériaux froids, presque cliniques. L’eau y circule dans des tubes de verre, grâce à un système sophistiqué connecté à un panneau solaire et à la présence calorique du spectateur – manifestation sensible de la relation fondamentale entre l'homme, la nature et la technologie. Les peintures « sans titre » de Jean Azémard, subtiles et lumineuses, en partie inspirées par le littoral bordant Collioure (1980-1998) ; les sculptures déconstructivistes de Toni Grand (Sans titre, 1989), qui saisissent dans de la résine des anguilles ; ou encore, les photographies romantiques et mystérieuses de Lucien Pelen –  dont L’Illuminé (2006) – , revisitent, chacune à leur manière, l’idée du paysage mythique et de son exploration, de ses traversées empiriques et fantasmatiques. Tous ces artistes offrent au spectateur une invitation au voyage dans les arcanes de l’imaginaire collectif et de l’expérience personnelle. Au travers de la vidéo d’Emmanuelle Étienne (Variations, produite pour l’exposition en 2018), les mouettes, qui virevoltent au coeur d’un ciel austral, donnent l'impression de planer au-dessus de ce bel ensemble d’oeuvres hétérogènes, accompagnent nos rêveries marines d'un rythme sonore et naturel.

Emmanuelle Etienne, Variations, 2018, vidéo en boucle. Collection de l’artiste. p. E. Etienne.

À l’issue du parcours, l'on comprend que ces oeuvres peuvent se connecter entre elles selon des modalités pleines de finesse, loin de toute thématique linéaire ou réductrice. Formant un réseau de correspondances secrètes, elles semblent dessiner une constellation dans laquelle chaque étoile possède son autonomie propre, contient l’histoire singulière de tout geste artistique.

 

 

> Courant continu, jusqu'au 16 septembre au Moulin des Évêques, Agde