Cuir de Arno Ferrera et Mika Lafforgue - Cie Un loup pour l'homme © Nicolas Tep

Cuir

Les nus abondent sur les scènes contemporaines, provoquant plus souvent les pudeurs de gazelle que la mise à mal des réflexes puritains. Avec Cuir, les deux porteurs de la Compagnie Un loup pour l’homme mettent la masculinité à l’épreuve de la tendresse, et ce en moins d’une heure et sans même faire tomber le bas.

Par Agnès Dopff publié le 18 déc. 2020

Le binôme traditionnel du malabar et de la petite voltigeuse, c’est terminé. Le « porté acrobatique » à la papa se dépoussière et révèle ses potentialités critiques. Avec Cuir, les deux costauds de la Compagnie Un loup pour l’homme nous en font la démonstration, dans une proposition courte où la poigne des acrobates effleure en creux la tendresse qui étouffe sous l’armure virile. Lancé comme un attelage dans un manège, Mika Lafforgue entre en scène, calé à cheval sur l’épaule d'Arno Ferrera. Au petit trot, et du haut de sa monture poussive, le cavalier multiplie les tours de piste avec l’arrogance d’un général d’infanterie. Chacun paré d’un harnais de cuir sanglé sur un caleçon moulant, les deux porteurs de formation – pratique habituellement intégrée à des numéros d’ensemble que l’on observe de loin – deviennent ici les seuls protagonistes et offrent aux regards la saillie de leurs corps musclés. Sous le poids de son chargement, le destrier humain, pourtant pas moins costaud que son fardeau, accuse vite le coup, ruisselle de sueur et cherche son souffle. Le labeur est manifeste, la scène amuse autant qu’elle fait peine pour le porteur – lequel finit par susciter l’empathie du petit chef.

Virilité abusive

De prises de main en jeux de bassins, les deux circassiens réinventent l’équilibre du binôme, multiplient les acrobaties à un, deux, trois, ou quatre appuis. Par ce ballet tantôt brutal, tantôt câlin, la bête à deux dos met en exergue l’intimité du rapport et l'habileté déployée par les artistes pour tenir l’équilibre. Dans un jeu de tension permanent entre démonstration de pouvoir et aveu de faiblesse, entre rivalité et équilibre des masses, Cuir capte l’attention par l’engagement physique de ses deux acrobates, par la franchise des prises et des jeux de regards, par l’érotisme rare de deux hommes qui se heurtent par saccades, s’entremêlent et râlent à l’unisson. Avec leurs modestes cache-sexes et leur générosité d’adresse, Mika Lafforgue et Arno Ferrera parviennent en quelques tours de pistes à faire exister simplement la proximité entre deux êtres aux corps de solides garçons.



> Cuir de Arno Ferrera et Mika Lafforgue - Cie Un loup pour l’homme a été présenté en séance professionnelle le 15 décembre au Théâtre de Châtillon dans le cadre du “Focus sur la jeune création - Cirque Suisse”, en partenariat avec le Centre Culturel Suisse de Paris. Les 22 et 23 janvier dans le cadre du Festival Trente Trente, Bordeaux ; les 28 et 29 janvier à l’Académie Fratellini, Saint-Denis ; les 9 et 10 février aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles ; les 26 et 27 mars à la Maison de la Culture de Tournai, dans le cadre du Festival La Piste aux Espoirs ; le 16 avril 2021 au Cirque-Théâtre d'Elbeuf, dans le cadre du Festival SPRING