Mains féministes de Esther Ferrer © DR
Critiques Danse arts visuels

Dancing Machines

Avec ses machines à danser ou machines dansantes, l’exposition Dancing Machines au Frac Franche-Comté investit le corps étendu, brisé ou en pleine action. Dans cette traversée de représentations, en filigrane, on se demande : où commence et où se termine le corps ?

Par Léa Poiré publié le 23 mars 2020

Logé à Besançon, le Fond Régional d’Art Contemporain de Franche-Comté axe depuis 2006 sa collection sur la notion et l'esthétique du temps. En témoigne Float de Robert Breer. Situé dans le grand hall vitré de l'institution, ce drôle de dôme blanc tout lisse nous paraît immobile. Mais, après avoir visité une première salle, déambulé dans les couloirs le nez en l'air, nous le retrouvons, tout aussi impassible, à une endroit différent. La relativité du temps frappe : il ne s'agit plus vraiment d'une histoire de minutes ou d'heures, mais aussi d'espace. C’est donc assez naturellement que la danse est entrée par cette porte dans les salles du Frac. Le corps, entrevu sous le prisme de ses limites et contraintes internes, est la perspective que met en scène l’exposition Dancing Machines, arborant les œuvres d’une trentaine d’artistes. Mais rapidement, les frontières entre ce qui relève de l’intérieur et de l’extérieur ne tardent pas à être franchies interrogeant directement le spectateur : où commence et où se termine le corps ?

En ouverture, une vidéo. La danse du bâton d’Oskar Schlemmer, scénographe de ballet allemand, complice du mouvement du Bauhaus, est connu pour ses généreux costumes en forme d’excroissances contraignant ou amplifiant le mouvement des danseurs. Là, habillé de noir et paré de bâtons blancs accrochés à ses articulations, l’interprète Gerhard Bohner efface son corps au profit d’un mouvement abstrait de croisement de lignes, de fabrications d’angles et de parallèles. Tout au long de l’exposition, des excroissances d’un corps porc-épic qui amplifie ses segments dans toutes les directions se retrouvent : dans l’enchâssement de fils tendus entre un mur et son corps chez la performeuse Senga Nengudi, un squelette tiré par des ficelles dans un génial mini-film d’animation des frères Lumières, une sculpture de tiges contraignantes enserrant le buste d’un homme qui nous regarde d’un œil exorbité chez les photographes Anna et Bernhard Blume.

 

Orthopädie de Anna et Bernhard Blume p. Yves Cheno

 

Avoir le corps brisé 

Comme faisant part de ses états d’âme intérieurs, le corps est extrapolé mais aussi morcelé, tout au long de la première salle. Des bras de mannequins affichant des gestes d’insultes, du bras au doigt d’honneur, de l’artiste israélien Micha Laury ont été fabriqués pour les vitrines de magasins de Tel Aviv et nous déversent un même torrent de colère, cependant toujours contenue derrière une vitre. Ces bras solitaires répondent aux Mains féministes photographiées, découpées et montées par la performeuse et plasticienne du pays basque espagnol Esther Ferrer. Reproduisant un geste utilisé durant les manifestations féministes des années 1970, des yeux grands ouverts encadrés de deux mains écartées, pouce et index joints, nous fixent en nous demandant de réagir. Le corps fragmenté se retrouve également et très frontalement, quoiqu’énigmatiquement, exposé quand on manque de buter sur un tas de morceaux de bois : Mimi de Markus Raetz. À y regarder de plus près, en tournant autour, l’ensemble forme un corps humain allongé sur le flan, chaque bûche figurant un segment du corps : tête, cou, avant-bras, buste, mollets ou pieds.

 

Corps pliables

« Utilisez uniquement vos pieds pour déplacer les chaînes ». La phrase gravée dans le sol de bois de la salle suivante, tel celui d’un studio de danse, sonne comme une injonction ludique, façon « Jacques à dit ». William Forsythe, chorégraphe visionnaire qui ne s’est jamais éloigné de la danse académique mais n’a eu de cesse d’en détourner les codes, a depuis 1989 développé une nouvelle manière d’écrire le mouvement, cette fois-ci dans le corps des spectateurs. Ses Choreographic objects sont des sculptures simples parées d’une consigne d’utilisation qui encourage notre corps à interagir avec l’objet. Alors on se lance en bougeant du bout des pieds les chaînes métalliques démesurées de Doing and Undergoing. On se fera aussi piéger par Aufwand : une porte de sécurité d’apparence ordinaire, mais au poids ridiculement lourd, ce qui la rend plutôt difficile à ouvrir.

Nous sommes donc propulsés en cobayes de l’exposition Dancing Machines, qui n’a pas fini de se jouer de nous. Dans la salle suivante, un mur entier est recouvert des mots de l’artiste madrilène La Ribot. Contre lui, sont déposées 50 chaises pliables en bois, celles ordinaires, qu’on déplace pour un pique-nique, au cinéma en plein air, à un dîner improvisé, une fête, un coucher de soleil, ou une corrida. Selon les dires de La Ribot. Elles sont pyrogravées, avec des citations soigneusement choisies par la chorégraphe : « Des artistes que j’ai lus assises sur elles, comme on lit à la campagne et que l’on observe les moutons sous la pluie ou les arbres solitaires. » Walk the chair, installation touchante par sa sincérité, place la danse dans un objet brut, pliable, immédiatement utilisable. Alors parés d’une de ces chaises et de sa citation signée par la critique d’art britannique Sally O’Reilly, « marcher devient un mode de mémorisation pour les participants qui déambulent en récitant des textes », nous terminons la visite en pliant notre corps sur le support portatif.

 

Walk the chair de La Ribot, vue d'exposition p. Blaise Adilon

 

E-corps

Étendus, brisé ou plié, le corps repousse ici ses limites par tous les moyens : objets, excroissances ou en éparpillant ses segments dans l’espace. Jusqu’alors centré sur notre propre corps, une frontière reste à explorer : l’altérité. Faufilés dans la petite salle obscure de projection, la rencontre avec l’œuvre de la vidéaste et photographe Justine Emard arrive comme un ovni dans l’exposition par son regard orienté vers la technologie avancée. Son film Co(AI)xistence met en scène le japonais Mirai Moriyama et le robot Arter, doté d’une Intelligence Artificielle. Le danseur apprend au robot à danser, ses circuits électroniques s’animent et son visage humanoïde s’éclaire, « ça devient embarrassant quand on se regarde trop » s’esclaffe Mirai Moriyama. Dans ce face à face machine-humain, devenant presque érotique au fil de l’apprentissage, l’humain une fois encore ne peut s’empêcher de se plonger dans le corps d’un autre. Alors, si se sentir coincé par sa condition physique est une expérience quotidienne, au Frac Franche Comté c’est un sentiment différent qui persiste, pour un temps. Celui d’un corps sans limites, explosé dans toutes les directions et qui parfois cohabite même dans celui de l’autre. 

 

Co(AI)xistence de Jutine Emard, vue d'exposition p. Blaise Adilon


> Dancing Machines, jusqu’au 16 août au Frac Franche-Comté, Besançon

 

Photo 1. Anna et Bernhard BLUME, Orthopädie, 2003 - 2004 © Anna et Bernard BLUME. Centre national des arts plastiques © Adagp, Paris, 2020 Crédit photographique : Yves Cheno

Photo 2 : Vue de l’exposition Dancing Machines, Frac Franche-Comté, 2020, commissariat Florent Maubert & Sylvie Zavatta. Photo : Blaise Adilon

Photo 3 : Vue de l’exposition Dancing Machines, Frac Franche-Comté, 2020, commissariat Florent Maubert & Sylvie Zavatta. Photo : Blaise Adilon