<i>Dans le nom </i>de Tiphaine Raffier Dans le nom de Tiphaine Raffier © p. Simon Gosselin
Critiques Théâtre

Dans la langue

La jeune auteure et metteure en scène Tiphaine Raffier extrait de la langue comme on extrait de la terre au festival Parallèle à Marseille. Dans le nom, thriller agricole et sorcier à l'écriture maîtrisée, nous absorbe dans le verbe et nous parle de la peur.

Par Nina Gazaniol publié le 1 févr. 2017

Ça commence par une distribution de bouchons d'oreilles et une voix dans l'obscurité. Dans le nom est une histoire. Celle de Davy et Ilona Fourest, frère et sœur citadins qui se retrouvent à la tête d'une exploitation agricole. Tout va bien jusqu’à ce que la météo se dérègle. Les bêtes et les hommes tombent malades. Le mal est inexplicable sauf peut-être par l'acte de sorcellerie. Le frère et la sœur font alors appel à un homme qui les écoute, les aide et les sort de cet enfer.

Ici point de scénographie fermière. La scène est quadrillée par des pendrillons de velours noir, un écran vidéo, un bloc ikea et des néons qui servent de salle à manger. L'ensemble très, voire trop, fourni nous bombarde loin des bouses de vache. L'ambiance oscille entre le salon mystique du Twin Peaks de David Lynch et le fluo feutré et les infra-basses du Spring Breakers d'Harmony Korine. En grosses teintes, la mise en scène a le goût « nouvelle nouvelle vague » de la création contemporaine française. Mi-pop, mi-intello : l'agriculture versus la pop aérienne de The Knife ; les peintures de Fra Angelico et de Brueghel versus l'écran vidéo ; la question du langage versus le Sound of Silence de Marie Lafôret. Dans le nom fait aussi partie d'une famille et on fait, inévitablement, le lien avec Les particules élémentaires que Julien Gosselin avait présenté au festival d'Avignon en 2013. On y retrouve d'ailleurs quasiment la même équipe d'acteurs et les typographies géantes du même vidéaste. Mais ce thriller, c'est le texte habile de Tiphaine Raffier qui le porte et qui nous percute.

 

« Il faudra aussi mettre des T-shirt magiques »

S’il y a des agriculteurs, si ça parle de tracteurs, si ça décrit avec une précision chirurgicale et écœurante la mise au monde d'un veau mort, si ça évoque le non-sens des directives agricoles européennes, si on découvre ce formidable jeu vidéo qu'est Farming Simulator, l'agriculture sert ici bien plus de cadre pertinent pour développer une réflexion qu'elle n'est le sujet de la pièce. À la différence d'un Raymond Depardon avec ses « paysans », et donc avec quelques écueils, l'agriculture est abordée avec le regard de celui qui n'en est pas. Mais « Les agriculteurs, c'est les indiens qui nous restent. » Ceux qui conservent ce lien à la tradition avec plus ou moins de sectarisme. Ceux qui entretiennent donc le lien à la sorcellerie. Et c'est là que l'idée matche avec délice.

Le texte s'inspire des travaux de l'ethnologue française Jeanne Favret Saada, partie s'immerger dans les boccages de Mayenne. En 1977, son ouvrage Les mots, la mort, les sorts conclut : « En sorcellerie l'acte est le verbe et les luttes métaphoriques ont des effets sur le réel. » Davy et Ilona devront se plier au rythme des prières et du processus recommandé pour se défaire du mal. « Il faudra aussi mettre des T-shirt magiques » et regarder au fond du faitout. Tiphaine Raffier parvient ici à quadriller une parfaite réflexion entre la question de l'agriculture et de la sorcellerie et in extenso celles du langage, du politique et de la peur.

 

Le langage, le politique et la peur

Dans le nom la langue est partout. Dans les sons incompréhensibles du personnage muet Serge Alangue, dans la sœur devenue sourde qui entend des voix, dans le recours au langage des signes, dans le texte dit, crié, époumoné, silencieux ou défilant sur l'écran. « La langue de la politique est une langue morte, celle de la sorcellerie est une langue qui ne se revendique pas. » Par le théâtre, elle transpose ce mouvement, commun aux langages de la politique et de la sorcellerie « où l'on se sent victime puis guérie ». Un mouvement qui joue sur la peur mais surtout avec la science occulte des mots et des signes.

La démonstration est quasi scientifique, l'addiction du spectateur presque au niveau d'une série TV. Tiphaine Raffier nous emmène dans une réflexion tentaculaire comme elle nous aurait proposé de regarder un film. Elle ouvre les portes les unes après les autres, sans jamais les fermer, ni nous perdre dans la complexité du sujet. Comme les bovins, on ne peut pas se perdre dans la stabulation libre et pourtant on y est libre. Le rythme soutenu. La narration absorbante. Sans aucun doute la langue claque. Pas comme réquisitoire politique mais comme métaphore. Dans le nom avoue la vérité d'un monde et d’un langage où la sorcellerie existe toujours.

 

> Dans le nom de Tiphaine Raffier a été présenté du 24 au 26 janvier à la Criée, Marseille (festival Parallèle)

> Tiphaine Raffier sera artiste associée à la Criée de 2017 à 2019