<i>Dans le pays d'hiver</i> de Silvia Costa Dans le pays d'hiver de Silvia Costa © Andrea Macchia.
Critiques Théâtre

Dans le pays d'hiver

Avec Dans le pays d’hiver, Silvia Costa suspend le temps dans la nostalgie de trois déesses.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 14 nov. 2018

On passe à côté de certains spectacles et d’autres arrivent exactement au bon moment pour vous foudroyer. Ça ne tient à rien, à un ventre qui gargouille ou aux livres que vous venez de finir et qui offrent une caisse de résonance taillée sur mesure. Alors tant pis si Silvia Costa adapte Dialogues avec Leuco de Cesare Pavese : lorsque la première interprète manque de se faire écorcher vive par la lance qui se détache du ciel, c’est à De l’Iliade, la variation homérique de la philosophe Rachel Bespaloff, que l’on pense immédiatement. Ce n’est pas une déesse que l’on voit mais le fantôme d’Hélène errer sur les remparts de Troie. « Toujours enveloppée de ses longs voiles blancs, Hélène traverse L’Iliade en pénitente, avec la majesté que lui prête la perfection de son malheur, de sa beauté. Cette royale recluse est la moins libre des créatures, moins libre même que l’esclave qui en son cœur attend la fin de l’oppression. Hélène peut-elle espérer la mort des Immortels ? »

Il sera bien question d’immortalité, mais nous ne sommes pas à Troie, pas même à Rome, malgré la louve donnant le sein à Romulus et Rémus qui trône en arrière scène. Plutôt dans un temple où trois Déesses dissertent des splendeurs et misères de l’humanité. Avec une lenteur cérémoniale, elles s’adonnent à des rituels divers et chacun de leurs gestes porte en lui un syncrétisme qui ne s’embarrasse plus de la frontière entre Orient et Occident. On pense aux sacrifices antiques, au culte des premiers chrétiens ; Kali, la déesse de la destruction Hindoue aux multiples bras n’est jamais très loin, et dans la beauté sculpturale des profils, quelque chose de l’Égypte nous revient. Statues vivantes aussi stoïques que sublimes, les interprètes font alors surgir L’attente, l’oubli de Maurice Blanchot : « N’est-ce pas ainsi que vivent les Dieux, solitaires, uniques, étrangers à la lumière dont ils brillent ? »

p. Andrea Macchia

Dans ce royaume, l’espace est un concept caduc. Il suffit d’invoquer le monde, la forêt, les vignes et les champs pour qu’ils surgissent. Les mots ont ce pouvoir. Et ce n’est pas par l’image mais par le son que Dans le pays d’hiver nous l’apprend. Magicien sonore, Nicola Ratti fait bruisser la salle de prières silencieuses, souffler la tempête et pleuvoir un déluge, nous débarque sur une grève embrumée ou transforme des fourrures en viscères. Le temps aussi a cessé d’exister. Il est plénitude du présent, passé, et devient futur lorsque les déesses bariolent leur visage de couleurs primaires. Là réside leur nostalgie totalitaire et la raison pour laquelle elles jalousent les hommes. « Tout ce qu’ils touchent devient temps, devient action, devient attente, devient espoir. » Ce temps dont elles ignorent tout, elles ne peuvent le définir que depuis l’éternité qu’elles habitent : « C’est bien ça l’espoir. Donner un nom de souvenir au destin. » La mort est pour elles une curiosité, mais ce n’est pas pour cette expérience impossible qu’elles se languissent de vivre. La raison tient en un mot qui sera tenu en creux et en suspens jusqu’à la fin : la rencontre. Voilà le secret des dieux que Silvia Costa nous offre : tout surgissement contient la trace inéluctable de sa disparition prochaine.

 

> Dans le pays d’hiver de Silvia Costa, jusqu’au 24 novembre à la MC93, Bobigny, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris ; les 29 et 30 janvier à l'Atelier de la Comédie, Reims, dans le cadre de Reims Scène d'Europe