<i>Pleine Nuit</i> de Christian Boltanski, Jean Kalman et Franck Krawczyk Pleine Nuit de Christian Boltanski, Jean Kalman et Franck Krawczyk © S. Brion / Opéra Comique
Critiques Création scénique

Dans les ténèbres

Christian Boltanski / Franck Krawczyk / Jean Kalman

Le trio Christian Boltanski, Jean Kalman et Franck Krawczyk a investi le chantier de l’Opéra comique pour une déambulation dans les coulisses avec des performeurs, des musiciens et des chanteurs parmi les gravats et les échafaudages. La mort est au cœur de « Pleine nuit » où le spectateur, mêlé aux figurants, se trouve finalement face à sa propre vérité. 

Par Juliette Soulez publié le 19 févr. 2016

Des groupes de 50 personnes entrent dans le chantier de l’Opéra comique, avec des casques sur la tête munis de torches. Une procession funèbre accompagne les visiteurs et les guide dans un parcours ponctué par les apparitions de musiciens. Elle longe des tables devant lesquelles sont assis des figurants cachés derrière des masques aux traits d’enfant. Ces étranges personnages déplacent bientôt des sacs poubelles de la taille d’un homme, des enseignes lumineuses indiquant dans le désordre un nombre d’heure. Énigmatique visite au cœur de ce chantier sublime.

 

Errance funèbre

Plongée dans l’obscurité, la déambulation finit sur la scène de l’Opéra comique, au moment où une soprano (Leïla Benhamza) interprète un solo du personnage de Giunia emprunté à Lucio Silla de Mozart. Là, d’autres sacs poubelles aux silhouettes humaines pendent au plafond. C’est à son terme que le parcours s’éclaire. La mise en scène opère ainsi un « renversement »*, comme le dit Christian Boltanski, et rappelle à certains la chanson « Strange fruit » de Billie Holiday qui évoque les pendaisons perpétrées par le Klux Klux Klan. Le spectateur est tout d’un coup confronté à la représentation de la mort violente. Au cours de cette procession funèbre, il devient à son tour figurant et acteur, comme un fantôme parmi les décombres. Il est ainsi pris à partie, bourreau ou témoin de cette intrigue. « À partir du moment où on est sur scène, la relation que lon a avec un autre acteur est un moment de vérité »*, confie Franck Krawczyk. « Il y a une dimension éthique dès lors que lon est sur scène »* ajoute Jean Kalman.

Photo : S. Brion / Opéra comique.

Le spectacle, cet « art du temps » avec un début et une fin, comme le dit Boltanski, se réfère aussi au travail de ce trio qui œuvre depuis plus de 10 ans. Boltanski et Kalman avaient déjà créé une œuvre dans l’Opéra comique en 1994, « Voyages d’hiver » d’après Schubert, à la différence que dans « Pleine nuit » le spectateur est « à l’intérieur » du spectacle. Cette dernière pièce ne sort pas du répertoire de l’artiste plasticien et traduit un certain nombre de ses préoccupations. « Je suis comme un peintre qui naurait fait quune seule œuvre, avec des variations autour »*, explique Boltanski. Mais cette fois, l’enfance est clairement en rapport avec le meurtre et la mort. L’enfance, que l’on associe toujours avec l’innocence, se teinte ici d’une grande violence, suggérée par les masques. Elle est tour à tour, dans cette déambulation, l’émergence d’une question sur la mort ou l’évocation du crime.

 

Photo : S. Brion / Opéra comique.

 

« Sanglante parade »

Par ailleurs, « Pleine nuit » s’inscrit dans un contexte bien particulier. « Cest ma 13e nuit, et je la dédie aux yeux hébétés comme dit Rimbaud – et aux visages déformés, plombés, blêmis, incendiés de la sanglante parade sauvage du 13 novembre dernier »*, avoue Franck Krawczyk. Le contexte géopolitique actuel de la Syrie et de la guerre resurgit au cœur du dispositif. Les exécutions et destructions du patrimoine au Moyen Orient sont ainsi évoquées, alors que le personnage de Giuna, victime du dictateur Lucio Silla, prend tout son sens. Les enseignes lumineuses quant à elles, rappellent la dimension fictive de la création tout en défaisant la temporalité de la pièce, que l’on traverse parmi les figurants pendant plus de six heures sans interruption.

 

* Toutes les citations sont issues d’un entretien réalisé par Emmanuel Daydé et Tom Laurent dans le dernier hors série d’Art absolument consacré à « Pleine Nuit ».

 

« Pleine Nuit » de Christian Boltanski, Jean Kalman et Franck Krawczyk, les 27 et 28 février à l’Opéra comique, Paris.