Idéal infini de Valérie Cordy. Idéal infini de Valérie Cordy. © Photo : Perrine Gamot.
Critiques festival

Dans l'espace

Organisé par l’observatoire de l'espace du Cnes, le festival Sidération célébrait les imaginaires de l’espace et les propositions mêlant art et science au travers une sélection de créations ultra-contemporaines. Idéal indéfini de Valérie Cordy, My dog is my piano d’Antonia Baer et Frédéric Bigot, ou encore CosmOsEros, d’Hortense Gauthier, des compositions de 30 minutes, hybrides, épatantes d’intelligence et de technique, qui questionnent notre rapport aux « robots, cyborgs, et autres compagnons ».

Par Audrey Chazelle publié le 31 mars 2016

 

Geek-génération

Des vidéos d’humour sur la dévotion des machines à parfaire notre confort, aux actualités déviantes des pages Facebook, Valérie Cordy, assise sagement derrière son ordinateur, mène une enquête virtuelle sur la collaboration de l’homme et de la machine avec Idéal infini. Elle affiche ses recherches sur grand écran, rend compte des rondeurs de ses conversations avec Siri, et parcourt un voyage satellitaire dans l’atmosphère des télécommunications. Sarcasme et humour face à la toute puissance habillent l’enquête. Quelle relation l’homme créé avec la machine ? Quelles sont les limites de la cyber-communication ? Valérie Cordy balade sa souris à la recherche d’une relation sérieuse avec le robot. Et si elle doute sur le choix de sa présentation par mail à un inconnu (le robot), ou quand elle chatte légèrement au sein d’une cybercommunauté et qu’elle manque d’inspiration, elle s’en remet à Google. Commençant sa phrase par « je suis » : l’écriture intuitive du moteur de recherche lui propose entre autres : « Je suis mort mais j’ai des amis » avec sur la même ligne, l’indication « j’ai de la chance ». La performeuse mène ainsi le spectateur au cœur d’un système dont il reconnaît les automatismes, s’en remettant aux savoirs de la toile. Avec Siri, l’assistant personnel intelligent des propriétaires de produits Apple, Valérie Cordy développe une conversation jusqu’à l’absurde, entre deux modes de raisonnement à la logique pas encore tout à fait accordée, entre l’homme et la machine.

Les robots domestiques ou humanoïdes sont-ils dangereux pour l’homme ? Peuvent-ils finir par agir sur l’homme au delà de son contrôle ? Ce sont aussi les craintes que la metteure en scène soulève à travers des bribes de texte, et des images internet qui reflètent les dérives possibles de cette alter-humanité. S’en suit une longue prise de vue de la ville en ruines de Homs. Que nous raconte l’enchainement des images ? Voir les paysages apocalyptiques de Syrie à la suite d’autant de fenêtres ouvertes sur le nouveau monde, peuplé de nouveaux compagnons, met en parallèle nos craintes du futur avec le chaos du présent.

Face à l’état du monde, prendre un peu de hauteur et s’offrir quelques minutes des images de la station spatiale internationale, en direct. Ainsi s’achève l’Idéal Infini. Valérie Cordy choisit, une ultime image à investir de sens : un enfant de dos fixe un écran de télévision sur lequel est dessiné un mouton coloré, au milieu d’une pyramide d’objets métalliques. La froideur de l’imposant décor s’annule dans l’image attrayante du dessin, nous invitant à la regarder avec les yeux de l’enfant.

Patoisons ensemble un instant

Antonia Baer aux platines d’une conférence sonore pour humains et canins. En hommage à Laika, la première chienne voyageuse de l’espace, la metteure en scène propose une partition sonore avec le postulat de départ : « Qui se rassemble (ou pas) s’assemble ». Pour construire sa rhétorique, elle a enregistré les activités quotidiennes (couture, toilettage et repas sous les toits) de sa mère, Bettina et de son chien Tocky qu’elle diffuse sur le plateau, à mi chemin entre la conférencière, la Dj et l’analyste, permettant une entrée dans l’intimité de ces deux êtres vivants. La face A de la performance (et du vinyle contenant les enregistrements) correspond à ce que son auteure décrit comme « la vie côté à côte ». Alors que la face B, c’est le « vivre ensemble » : résultat de la construction d’une seule et même voix, humaine et animale, qui permet d’explorer la structure rythmique du « patoiser », soit le « parler avec les pattes ». Antonia Baehr quitte les platines pour rejoindre son pupitre et déroule une création musicale démentielle, basée sur les mimétismes que l’homme a empruntés au chien et inversement. Entre ordres, félicitations, manifestations de gorge et claquements de dents, les silences accompagnent les représentations mentales des spectateurs. Deux doigts tapotés dans le creux de la main et la queue du chien remue à nos oreilles. 

L’astronaute et le cyb-sat

Hortense Gauthier, seule en scène, ouvre le livre épique de CosmOsEros, récit fantastique qui interfère avec le réel. Ordinateur entre les mains, elle entame une conférence fictionnelle qu’elle nous propose de suivre grâce à  des schémas, des dessins... Son sujet : l’histoire d’amour entre l’astronaute Arthur Loy et un cyborg-satellite dont elle s’emploie à chercher des preuves tangibles.  Le spectacle est construit sur des procédés d’enquête scientifique, voire même policière, étayant chaque hypothèse émise, créant des liens entre les archives du Cnes qu’il lui aurait mises à disposition pour élucider le mystère de la disparition. Ce sont les informations contenues dans la boîte noire retrouvée dans des débris de satellite, unique trace du crash cosmique, qui conduit la dramaturgie. Arthur Loy aurait en effet disparu dans les poussières de l’univers, après avoir flirté avec les transformations physiologiques de l’existence augmentée, au contact d’un autre engin spatial. Hortense Gauthier nous immerge dans son délire poétique, romantique, voire érotique, tout en dialoguant avec le public. Du récit à la théorie du complot, elle manipule la fiction d’une main de maître, jusqu’à interroger sa propre réalité de conférencière, à travers son double analogique. Sur la scène du vaisseau spatial du Cnes, on en vient à douter de ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

À 18h, le groupe Apocalypse, trio de saxophone, batterie, et clarinette, conclut les festivités en posant ses notes dans l’espace, comme des interprétations cosmiques suspendues, à côté d’extraits sonores cinématographiques. Les artistes dans l’univers interstellaire nous confrontent aux avancées du monde grâce au festival Sidération et aux précieux travaux, teintés d’ambition et de folie, de tous ces participants.

 

Sidération, du 18 au 20 mars au Cnes, Paris.