<i>Sons of Sissy</i> de Simon Mayer, Sons of Sissy de Simon Mayer, © Peter Empl.

Danse à claques

Simon Mayer

Le quatuor Sons of Sissy, emmené par le chorégraphe et musicien Simon Mayer, intègre la deuxième édition de Camping, le nouveau rendez-vous estival du Centre national de la danse. Entre Sissi l'impératrice et Sons of anarchy : cavalcade au rythme du folklore autrichien. 

 

Par Audrey Chazelle publié le 6 juil. 2016

À l’intérieur de l’espace brut du CND, les musiciens prennent place dans la boîte noire souterraine, face au public, instrument à la main. Deux violons, une contrebasse et un accordéon exhument les polyphonies consacrées, accompagnées de frappes de mains et de pieds, ainsi que des incontournables tyroliennes. Quelques légères bizarreries dans le décor (une suspension de cloches) ou les costumes (disparates), et une ironie silencieuse qui se devine derrière le sérieux des interprètes, nous font dire que nous ne sommes peut être pas tout à fait à l’endroit des conventions.

Sur scène, l’éclairage s’assombrit jusqu’à la nuit. Plusieurs jours se succèdent ainsi dans un paysage imaginaire que le danseur aux cheveux longs arpente d’abord seul, dans une marche régulière, sa frappe au sol, talon-pied plat, donnant le beat. La répétition et la résonnance de la pulsation se fait assourdissante quand ses compagnons de route le rejoignent. Il active ensuite le soufflet de son accordéon, et se met à tourner comme une toupie dans l’espace à la manière d’un derviche-tourneur. Un partenaire vient lui prend la main au vol pour parfaire la figure, et entraîne dans son élan le deuxième couple.

 

Dressage vs anarchie

Le quatuor, exclusivement masculin, s’inscrit dans ces danses traditionnelles où les hommes s’enjaillaient en se claquant le cuir et séduisaient les femmes en paradant devant elles. Les techniques traditionnelles autrichiennes, comme le Platter (frappes corporelles et acrobaties), s’exécutent au fil des rondes, des quadrilles et des danses de coudes. La ritournelle n’en finit plus. Mais l’inespéré détournement du genre arrive, quand les étalons retirent leurs vêtements de part et d’autre du plateau pour revenir en son centre et s’adonner à une réjouissante ronde de gifles. La danse prend alors des allures de cérémonie sadomasochiste quand la peau rougit au fil des frappes, au son des percutions corporelles.

Photo : Rania Moslam. 

La ronde, comme un jeu d’enfants, comme un exercice de dressage équestre, ou comme placement cérémonial, revient en refrain. Un vent de subversion expire enfin dans ce tout bien ordonné, au son des cris de gorges, des fouets qui claquent, des cloches qui s'entrechoquent et des corps qui chutent. La bruyante cacophonie se solde par l’étreinte de deux hommes nus en arrière plan, et du retour de l’homme aux cheveux longs qui souffle sa respiration haletante dans son instrument fétiche en avançant vers nous. Dans un dernier tour de piste, post-orgasmique, ce dernier élargit le cercle de la confrérie en passant derrière les spectateurs et en les enveloppant de leur énergie beatnik.

L'appropriation de l'héritage, de la musique traditionnelle aux rites folkloriques, par ces quatre frères de beat créé des ponts entre les époques et se fabrique avec humour et virtuosité. Simon Mayer cultive jusqu’au bout une ambiguïté de fond, qui n’interroge pas seulement l’identité ou la sexualité, mais aussi et surtout une vision sociale, réactionnaire ou progressiste, posant la question de la régression et de la transgression aujourd’hui. Suffit-il d'être nu pour être rebelle ? 

 

Sons of Sissy de Simon Mayer a été présenté les 21 et 22 juin au Centre nationale de la danse, Pantin.