A Mary Wigman Dance Evening de Fabián Barba © Franziska Aigner

A Mary Wigman Dance Evening

Le geste et son histoire s’invitent au musée de l’Orangerie à Paris, entre les murs mouchetés par Les Nymphéas de Claude Monet. En quête de douceur plutôt que de douleur, le chorégraphe équatorien Fabián Barba y travestit les danses de l'expressionniste Mary Wigman, évitant soigneusement celle, trop iconique, trop commentée, de la sorcière.

Par Nicolas Villodre publié le 20 mars 2019

Plus vrai que nature, plus vraisemblable et féminin d’apparence que son modèle - la pionnière de la danse d’expression Mary Wigman - Fabián Barba nous fait songer à une autre figure des années vingt que célébrèrent Jean Cocteau et Man Ray : Barbette. Ceci, pas seulement en raison du patronyme du danseur, par hasard proche du surnom de cet artiste circassien américain né Vander Clyde. Mais du fait, probablement, que son entreprise n’a rien d’ironique, de caricatural, ni de carnavalesque. Très consciencieusement et le plus scrupuleusement du monde, le danseur parvient à restituer fidèlement les soli de la prêtresse expressionniste émancipée d'Emile Jaques-Dalcroze et de Rudolf Laban.

Le programme inséré dans la feuille de salle muséale mime par sa typographie ceux annonçant les galas de danse de Mary Wigman en Suisse au sortir du premier conflit mondial. Au lieu de reprendre la spectaculaire Hexentanz La danse de la sorcière largement explorée ou exploitée par Sylvie Guillem et par Latifa Laâbissi, Fabián Barba choisit de reconstituer quatre danses extraites du cycle Paysage fluctuant (1929) – Danse séraphique, Pastorale, Chant de tempête, Danse d’été – et une provenant de ses Visions (1925) : Figure cérémonielle. Ces pièces très courtes se caractérisent par leur lyrisme romantique, plus que par la brisure gestuelle qu’on a tendance à relier aux mouvements picturaux influençant l’époque : « Die Brücke » et « Der Blaue Reiter ».

De fait, malgré son physique d’athlète, Fabián Barba s’avère d’une grande délicatesse. Son visage reste impassible, qui confirme cette recherche de douceur plutôt que de douleur. Certains soli conservent la bande-son étouffée, les notes pianistiques écrêtées en leurs fréquences, les percussions abruptes d’une captation filmique de 1932. L’ombre de l’artiste est triplée, agrandie, au moyen d’une rampe lumineuse posée à l’avant-scène sur le plancher des vaches. Le port de bras est sûr. Les voltes sont fluides et soulignées par l’étoffe. Le dos lui aussi est sollicité et valorisé par les décolletés. Fascinantes sont les sérénades, languissantes les pastorales.

Entre chaque solo : un fondu au noir, un temps dédié aux saluts stylisés tel un bonus chorégraphique, et, un interlude musical au piano de phrases empruntées à Hans Hanstig et à Érik Satie, nous a-t-il semblé. La fluidité de la danse, le sérieux de l’interprétation, la quiétude qui se dégage de ce récital confirment que le danseur reste lui-même en incarnant une autre, celle par laquelle la danse moderne européenne débuta. Les magnifiques robes, opaques ou semi-translucides, claires, sombres ou plus vives, couleur tabac, teinte capucine, et d’un voile intégral, sont toutes dessinées par Sarah-Christine Reuleke changent le danseur en pur fantasme, procurent de l’aisance et de la prestance à cette suite dansée.

« Parodiant résolument toutes les femmes qu’il a étudiées, il devient la femme-type », dans le Numéro Barbette (1926), Jean Cocteau décrit la démarche de l’artiste circassien qui figurera quatre ans plus tard dans son film Le Sang d’un poète. Les photos de Man Ray, illustrant cet essai, montrent moins son numéro de trapèze que les phases de sa métamorphose. Chez Fabián Barba, il n’y a pas non plus de velléité parodique : les images de Mary Wigman délivrées au présent, s’enrichissent de tonalités nouvelles et acquièrent, somme toute, une autre dimension.

 

> A Mary Wigman Dance Evening de Fabián Barba a eut lieu le 18 mars dans le cadre du programme Danse dans les Nymphéas, jusqu'au 27 mai au Musée de l'Orangerie à Paris