<i>Groundgel</i> de Dennis Oppenheim © Dennis Oppenheim
Critiques Danse arts visuels

Danser brut

Exposition d'explorateurs, première du genre sur le sujet, Danser brut pose l’hypothèse d’un geste hors des codes et des normes. Au travers d’un corpus fourni, la recherche navigue du geste populaire, au geste clinique en passant par un mouvement viral ou contemporain.

Par Léa Poiré

 

La figure hilare de Valeska Gert, performeuse autodidacte de cabaret de l’Entre-deux-guerres en Allemagne, accueille le visiteur de Danser brut. Puis, les dessins géométriques du chorégraphe russe Vaslav Nijinski complètent le portrait de famille, tel le second indice de l’enquête proposée par les commissaires d’exposition du LaM. Christophe Boulanger et Savine Faupin posent une hypothèse : celle de l'existence d’une danse brute, n’appartenant à aucune école, ne se revendiquant d’aucune chapelle, une danse des marges en somme.

 

Danses de sorcières

Le mouvement de la ronde, comme une invitation à la rejoindre, ouvre la première salle de l’exposition-investigation. Geste primaire de l’enfance, c’est aussi le geste de Pierre Avezard, dit Petit Pierre, qui a passé sa vie à bricoler son fabuleux manège enchanté : un carrousel de ferraille - fait de bric et de broc - où scènes de bal et figurines champêtres tournent inlassablement dans un cliquetis de métal. Mais la ronde tourbillonnante s’associe aussi à des danses plus obscures, ensorcelées, macabres, épileptiques - comme la danse de Saint Guy - ou aux pouvoirs magiques et thérapeutiques comme la tarentelle.

Dans une salle où les vidéos et leurs sons se croisent dans une joyeuse cacophonie, Paracelsus (1943), film en noir et blanc de Georg Wilhelm Pabst, retrace la vie de Paracelse. Au 15ème siècle, le philosophe et médecin décrit une étrange danse qui pris possession du corps d’une femme entraînant ensuite toute la ville de Strasbourg dans une folie dansante collective. À l’écran les corps moyenâgeux s’agitent, possédés par la danse jusqu’à en perdre la raison, certains chutent, se roulent par terre, et ne se relèveront pas. La danse traduit là l’expression virulente d’un mouvement intérieur irrésistible, proche de l’hystérie, et d’une maladie que Paracelse a en son temps nommée chorée.

 

De Charcot à Charlot

Laissant derrière nous les danses de sabbat, les phénomènes ritualisés ou non expliqués, l’exposition glisse en douceur vers le geste clinique -  l’art brut ayant souvent été assimilé à l’art des fous, des aliénés, des névrosés. Pour collecter les symptômes d’une danse brute, il semblait difficile de ne pas s’engager sur ce terrain, et d’aller fouiller les archives de la Salpêtrière - hôpital spécialisée dans les maladies nerveuses - comme les analyses du médecin Jean-Martin Charcot. Figures aux yeux révulsés, mains tordues, prises de têtes, pieds rentrés et langue tendue, postures figées ou électrisées, les courts films, dessins et planches photographiques semblent composer dans la salle une silencieuse chorégraphie.

Dans un nouveau mouvement de tuilage, l’hypothèse originelle migre de l'hôpital au cabaret - par la figure de Jane Avril patiente de la Salpêtrière et danseuse de cancan, muse de Toulouse Lautrec - pour terminer sa course en direction du cinéma muet. Dans un hommage à Nijinski chorégraphe de L’Après-midi d’un faune, Une idylle aux champs voit ainsi Charlie Chaplin réinterpréter avec sa gestuelle identifiable entre mille, un faune grotesque entouré de quatre muses aux tuniques légères rappelant en tous points celles d’Isadora Duncan et ses Isadorables. « Quelle est cette folie collective ? Jusqu’où serait allée cette Bacchanale ? » s'exclame Louis de Funès dans le Grand restaurant, comme pour répondre aux multiples écrans où s’animent les danses extraites et juxtaposées.

 

Dessine-moi un mouvement

Organisé par tableaux, la scénographie classique de l’exposition dissèque et réunit plus de 250 œuvres, un chiffre qui semble se moquer des difficultés du champ chorégraphique à produire des archives et des traces. Suivant leurs voies inconscientes et marginales, les mouvements colonisent les espaces et les références rebondissent de salle en salle. Dans l’une d’elle, c’est le geste même du dessin qui se questionne comme une danse brute. Les milliers de minuscules cercles de Janmari, enfant autiste confié en 1967 à l’éducateur Fernand Deligny dans les Cévennes, se mutent en une chorégraphie assidue et minimaliste. Le corps se matérialise dans le tracé et l’expérience se prolonge ensuite dans une salle obscure où les « lumières-solides » d’Anthony McCall dessinent dans l’espace des traits nets, à traverser et à couper.

 

Leaving (with two-Minute Silence) de Anthony McCall p. Anthony McCall

 

En plus de constituer un généreux corpus, l’exposition réussi à percer un double enjeu plus profond : renouveler le regard sur le geste et sur l’art brut. Les témoignages rares, photographies sépia, la captation furtive de gestes libres, hors du temps et des esthétiques, racontent une histoire parallèle de la danse : un récit de libertés, où la chorégraphie est affranchie des codes, des contraintes et des marchés.

 

> Danser brut du 28 septembre 2018 au 6 janvier 2019 au LaM, Villeneuve d'Ascq