<i>Époque</i> de Volmir Cordeiro et Marcela Santander Corvalán Peso muerto (Dead Weight) de Carolina Cifras © Alain Monot

Dañsfabrik

Avec d’un côté une désillusion extravertie et de l’autre une morosité maladive, le festival brestois Dañsfabrik oppose des danses lumineuses exhumées du passé à des créations hantées par la mélancolie. À se demander si la danse de notre temps pourra en finir, un jour, avec le mal du siècle.

Par Léa Poiré publié le 5 mars 2019

Époque est un duo flamboyant, burlesque, presque grotesque, fait de grimaces et de corps oubliés. Marcela Santander Corvalàn et Volmir Cordeiro, en archéologues, avec l’excentricité en plus, ont exhumé des danses du siècle dernier, passant des années folles aux temps modernes en un battement de cils. Devant la projection de L’homme à la caméra (1929) du russe d’avant-garde Dziga Vertov, qu’on oublie rapidement de regarder, les deux chorégraphes s'exécutent donc, façon film muet sonorisé par Philippe Foch en homme-orchestre accro à la démesure et aux rythmes persuasifs. Bouche très grande ouverte, membres fin déployés, robe sombre collée au corps, Volmir Cordeiro frappe du pied, ses sauts laissant apercevoir le bout de son sexe qui se balance. Marcela Santander Corvalàn virgule de cheveux plaquée sur son front, écarquille les yeux, piétine à la Joséphine Baker, le pagne malaisant en moins.

La pièce est d’autant plus festive qu’elle est dansée au coeur d’un bâtiment emblématique de Brest : le cabaret Vauban. L’endroit suranné est peint d’un jaune moutarde assorti d’un rouge pétant et d’un bleu séduisant, ses colonnades encadrent la petite scène surélevée. Il y plane une douce atmosphère d’années fanées et les deux corps possédés sont là pour nous faire oublier le présent.

C’est aussi l’impression qu’il nous reste après avoir survécu à la tornade Monteiro Freitas. D’ivoire et chair, les statues souffrent aussi, clôt le festival par un extravagant numéro de zombies redevenus humains, tels sept automates de chair lancés en roues libres dans une course à la vie. La bourrasque nous emporte au loin, par ses tourbillons de gestes, d’expressions grinçantes, de corps désarticulés, maquillés, ébouriffés, vêtus de peignoirs de catcheurs en soie bleu roy ou armés de plastrons guerriers.

 

D'ivoire et chair, les statues souffrent aussi de Marlene Monteiro Freitas p. Hervé Véronèse

 

Généreux et acclamés par la foule encore sonnée, les danseurs entonnent dans un dernier souffle et mot pour mot la mythique interprétation live de Nina Simone : Feelings. Marlene Monteiro Freitas termine par là sa dédicace électrique au documentaire d’Alain Resnais, Chris Marker et Ghislain Cloquet : Les statues meurent aussi (1953). Un film censuré pendant près de 11 ans pour avoir révélé le racisme issu du manque de considération des œuvres africaines par les musées.

En sortant des salles noires sous le soleil de Brest, dans le flot de pièces enchaînées à toute allure on se dit que ces deux là, jubilatoires, sont comme deux tickets pour le passé. Datées de 2015 et 2014, elles contrastent d’autant plus avec les créations du cru 2018-2019 qui ont troqué l’insouciance et l'exubérance pour une plus sombre morosité. Alors on se demande : en quatre ans l’époque a t-elle vraiment changé ?

 

Époque sous Xanax ?

 

Photographe autant que chorégraphe, Josef Nadj a depuis toujours manigancé avec le chaos. Cette fois-ci il continue d’avancer masqué dans un monde usé. Jamais un brin de peau ne se dévoile, en noir et blanc, son corps daté enveloppé de bandelettes pharaoniques compose un morbide mais élégant cabaret de curiosité. Mnemosyne (2018) est hanté par un pantin de bois, un oiseau empaillé, une grenouille écrasée, un rhinocéros dérobé à Ionesco, un chat lui aussi momifié, le tout capturé par le flash d’une caméra obscura planquée dans un coin.

 

Mnemosyne de Joseph Nadj p. Blandine Soulage

 

La chilienne Carolina Cifras remet, elle, un peu de couleur mais pas de joie sur le plateau. Elle  plombe le geste dans son premier volet d’une recherche sur la mort : Dead Weight. Glaçons, iPhone emmitouflé dans une chaussette puis dans un sac sous vide, matelas d’eau, oreillers volumineux et accueillants, vaisselle de porcelaine, découpe de confettis, les matériaux s’accumulent et désorganisent l'environnement, au risque de perdre le spectateur du même coup. Dépouillée de presque tout, Yalda Younes accompagnée de Khyam Allami dans A Universe Not Made For Us danse elle aussi avec le vide, voire le rien. Le son de ses frappes au sol donne un flamenco contemporain très élégant mais décontenancé.

Et, il y a aussi quelque chose de flétri dans la toute dernière création d’Ali Chahrour Night. Quand sans crier gare, tout autour d’une chanteuse-danseuse perchée sur des talons hauts et portant une guitare trois fois plus large qu’elle, dans un prodigieux solo à fendre le plus rigide des cœurs, tout s'effondre. Les perches des projecteurs s’affaissent lentement, le chorégraphe lui-même couche à plat tous les éléments de scène : batterie, micros, instruments, et autres interprètes compris. Le théâtre s'effrite, mais avant de s’en apercevoir il est déjà trop tard.

Dans une forme d’ironie sournoise, la mélancolie s’est ainsi invitée dans les créations. Disparition, essoufflement, vide, chaos et corps à peine vivaces, l’esprit troublé par tant de rebonds, on peut douter : la danse de notre époque est elle entrée dans une grande dépression ? Celle qui arrive après la folie, celle d’une crise qui dure pour toujours, ou celle d’un futur vide d’espoir dont on ose à peine croire.

 

> Dansfabrik a eut lieu du 25 février au 2 mars à Brest ; Mnemosyne de Joseph Nadj du 16 au 21 avril au CENQUATRE Paris, du 26 avril au 10 mai à la Filature Mulouse, du 30 juillet au 3 août au festival Paris l'été