Daphné Le Sergent, Silver halide grains, 2019 © Daphné Le Sergent
Critiques arts visuels photographie

Daphné Le Sergent

La photographie, on la produit et la consomme comme une ressource illimitée, un témoin apparemment inoffensif du temps qui passe et dont on veut garder la mémoire. Daphné Le Sergent en explore la face moins reluisante avec Silver memories, le désir des choses rares. Derrière l’histoire mythifiée de ce médium : la colonisation, les mines, la finance.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 24 juin 2021

La photographie argentique disparaîtra en 2031 selon la prédiction du parchemin dessiné par Daphné Le Sergent sur le modèle des codex Mayas. En cause : l’épuisement du minerai d’argent. Cette prophétie ouvre l’exposition comme une invitation au voyage dans la mémoire de ce médium en péril, ses mythes et ses vérités peu ébruitées. Nous voilà propulsés dans un univers argenté, traversé de flux où se superposent, à la faveur de vidéos et d’images statiques, cours d’eau, cours financiers et cours des données.

 

Un produit dérivé de la bourse

La photographie a une date de naissance officielle – le 7 janvier 1839, jour où le daguerréotype est présenté devant l’Académie des sciences à Paris – et un père : l’ingénieur français Nicéphore Niepce, dont Daguerre poursuit les travaux. Cette invention de génie révolutionne le rapport à la mémoire, à la connaissance, à la « vérité » et à l’image. Autant de belles idées qui évincent des réalités autrement terre-à-terre : sa dépendance aux matières premières de l’« Eldorado ». Daphné Le Sergent commence son enquête en Amérique du Sud, de la Guyane où la Montagne d'argent – surnommée d'après la couleur de sa végétation – fait écho au projet minier controversé de la « Montagne d'Or », jusqu’à Potosí en Bolivie, une ville fondée par les colons espagnols et dont les précieux gisements ont fait la richesse de l’Europe. Dans une série aux accents naturalistes, le photoreporter Miquel Dewever-Plana avait documenté le quotidien brutal des mineurs locaux. Si la mine est devenue un « sujet » photographique, notamment avec la célèbre série argentique que Sebastião Salgado a tiré de Serra Pelada au Brésil, Daphné Le Sergent prend ses distances avec de telles approches esthétiques. Si elle fouille dans la boue, la roche et les archives locales, c’est pour interroger les origines de son médium de prédilection. 

Un premier lot de clichés s’impose dans l’exposition comme une série de pièces à conviction : pépites d’argent, rivières, chaos de pierres – ce qui renferme les composés chimiques essentiels pour fixer la lumière sur la pellicule – sont mis en scène comme des preuves scientifiques de l’exploitation des ressources naturelles. Plus loin, la vidéo L’image extractive développe les chapitres de cette union entre industrie, cours de la bourse et photographie – schémas, chiffres et images de travailleurs à l’appui. On y apprend que c’est la dévalorisation de l’étalon-argent au profit de l’or qui a dopé le développement de l’image argentique ; que la banque JPMorgan Chase – laquelle a allègrement trempé dans la traite des esclaves – tient un rôle capital dans la valorisation de ce champ artistique ; ou encore que la firme Kodak, qui a collaboré avec la dictature de Pinochet pour éviter les grèves de mineurs, inventa la photographie numérique en 1975 pour contrer la flambée du cours de l’argent.

 

Daphné Le Sergent, La préciosité du regard et le désir des choses rares 2, 2019, courtesy de l’artiste

 

Exorciser l’œil du colonialisme

La photographie se révèle ici comme le miroir, voire l’allégorie, des sociétés capitalistes et coloniales qui s’épanouissent à travers l’or et l’argent. Mais, alors que cette technique est par nature « extractive », c’est la superposition, d’images et de matières, qui définit le geste de l’artiste. Ses paysages recomposés de roches et de végétaux laissent entrevoir des stratifications, comme les marques du travail quasi archéologique que déplie l’exposition, comme les cicatrices laissées par l’exploitation capitaliste époque après époque. Effeuiller ces montages qui mêlent image argentique – dont la photographe étire le grain –, impression numérique et crayon, c’est aussi sonder la manière dont se construit un regard. Avec la série Les certitudes de la mémoire, on est à l’affût des correspondances entre les veines d’argent dans les roches, les nervures rétiniennes et celles des feuilles. Avec sa vidéo Voyage en nos Indes intérieures, qui raconte dans une litanie en tamoul la manière dont le regard européen a imposé son hégémonie et façonné un monde lacunaire aux pôles confondus, on identifie l’outil photographique comme l’extension et le fer de lance de ce regard. Par les images-calques de Daphné Le Sergent, les nombreux spectres qui hantent encore la photographie s’immiscent simultanément dans l’œil du spectateur, le poussant à scruter, gratter voire à s’écorcher sur ces reliefs argentés. Un exercice d’exorcisme qui, s’il reste sage et séduisant, rappelle l’implication politique d’un geste aussi banal que « prendre » une photographie.

 

> Daphné Le Sergent, Silver memories, le désir des choses rares, jusqu’au 18 juillet au CPIF, Pontault-Combault