<i>D'après nature</i> de La Tierce D'après nature de La Tierce © D. R.
Critiques Danse Création scénique

D’après nature

Créée fin décembre à Bordeaux, la dernière pièce de la compagnie La Tierce fait résonner en nous un spectacle-paysage dont la maîtrise et le minimalisme ne font qu’aviver la puissance poétique. Un art du contrepoint où la danse se fait polyphonie de sensations.

Par David Sanson publié le 22 janv. 2019

Sans avoir encore jamais vu son travail, on attendait beaucoup de D’après nature, la troisième création de La Tierce, compagnie chorégraphique implantée depuis 2014 en Gironde. Disons-le d’emblée, au risque de spoiler la lecture de ce « papier » : le résultat a fait plus que combler nos attentes. Déjà dès le prologue qui rappelle l’un des plus beaux spectacles de danse qu’on ait vus, il y a dix ans, aux Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis – … im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth (… dans le rétroviseur gauche sur le parking de Woolworth) de la compagnie Neuer Tanz1, sidérante exploration de la qualité chorégraphique du geste musical. Dos au rideau noir occultant le plateau, les cinq protagonistes de D’après nature – le trio de danseurs qui forme La Tierce (Sonia Garcia, Séverine Lefèvre et Charles Pietri), et les deux musiciens (Clément Bernardeau et Kévin Malfait2) – se tiennent debout derrière les trois mini-synthétiseurs, de modèle identique, sur lesquels sera ensuite exécutée en direct la « bande-son » du spectacle, disposés face aux sièges du premier rang où prendront place bientôt les instrumentistes. C’est-à-dire « à l’envers », « dans le mauvais sens » par rapport aux claviers. Et c’est ainsi, à l’envers, dans le mauvais sens, qu’ils vont exécuter à dix mains, sans coup férir, ce prélude instrumental aux arabesques baroques.

Faut-il y voir la traduction métaphorique et musicale d’une écriture chorégraphique essentiellement fondée sur le contrepoint, procédant de l’étroite intrication des cinq éléments constitutifs de la représentation – la scénographie, la lumière, la chorégraphie, la musique et le texte ? Ou bien une manière subtile d’introduire ce spectacle qui va s’attacher à brouiller nos repères tout en aiguisant notre perception – la montée et la descente, le grave et l’aigu, le blanc et le noir ? La pièce se présente comme une tentative de « refondre un plateau de théâtre en une accumulation sensible de paysages à traverser », et dont la genèse s’est nourrie des écrits de François Jullien sur le sujet, de sa conception d'un paysage qui n'est « plus affaire de “vue” mais de “vivre”»

 

 

Fermer les yeux pour voir

Le rideau s’ouvre, dévoilant un plateau presque nu, dont au sol une ligne de barres de bois figure le cadre à l’avant-scène : écartant celles-ci, ce sont d’abord Sonia Garcia et Séverine Lefèvre qui pénètrent sur l’espace scénique, non sans avoir préalablement ceint autour de leur front un élastique blanc qui scelle leurs paupières. Et c’est ainsi, les yeux quasi clos, comme en état de méditation, qu’elles vont, pendant les trois quarts d’une heure dont on ne sait si elle a duré une minute, une journée ou une vie, s’attacher à faire vivre le plateau. Au-delà de la virtuosité qu’il présuppose, et que l’on a tôt fait d’oublier, ce parti pris est surtout une manière de nous interpeler : et si, pour voir un paysage, il ne fallait pas commencer par fermer les yeux ?

Car c’est bien un paysage, ou plutôt une « accumulation sensible » de paysages continuellement changeants, toujours vivants, perpétuellement remodelés par l’infinie et infime variation des éléments, de lumière ou du vent, qui vont se faire jour (et nuit) sous nos yeux. Paysages nés de la lente et patiente manipulation de quelques formes simples – principalement des carreaux de plâtres, blancs comme une feuille de papier de riz – motivant les déplacements des danseuses, que celles-ci ne vont cesser de réagencer, tour à tour colonnes ou cailloux, obstacles ou lignes de fuite, socles ou stèles. Paysages nés, aussi, des subtiles variations de la lumière et du son, des jeux de l’obscurité et du silence, suivant un même parti pris d’apparent dénuement. Minimaliste, d’une grande économie de moyens et de gestes – si elle est parfois animée de mouvements browniens (on fait ici référence à Trisha, non à Robert), la danse se déploie lentement, impondérablement –, cet art pauvre se révèle alors étonnamment riche, et intensément évocateur. Refusant les effets faciles (on pense à ce magnifique changement de lumières qui ne reviendra jamais – mais après tout, existe-t-il dans la nature deux lumières semblables ?) –, parfois guidé par les textes qui interviennent à trois reprises (ces souvenirs de paysages écrits par les interprètes sont lus par le chorégraphe allemand Philipp Enders, dont l’accent ne fait qu’accentuer, justement, la sensation de décalage, de déplacement), il se fait invitation à la contemplation et à la méditation.

 

Abolir les frontières

À la lisière de l’abstraction et de la fiction, D’après nature orchestre une ineffable polyphonie de sensations qui semble rendre palpable jusqu’à la texture des éléments, et qui fait chanceler nos représentations : on oscille entre nos penchants culturels gréco-rationnels – cette conception occidentale du paysage comme système d’objets géométriques et de formes – et les vertigineux horizons du taoïsme, cette vision unitaire et organique de l’univers vivant où tout se relie et se tient... Aux deux tiers du spectacle, Charles Piétri abandonne son synthé et, les yeux également celés, rejoint ses complices à l’intérieur du cadre pour se faire signe à son tour. Cadre que peu à peu, les danseurs finissent par démanteler, ôtant une à une les barres de bois, comme s’il n’y avait plus de frontière entre le dedans et le dehors, comme s’il n’y en avait peut-être jamais eu, entre le spectateur et le scène, entre le paysage et sa représentation…

S’il y avait un adjectif pour qualifier la miraculeuse et magistrale précision de ce spectacle, sa troublante magie, ce serait peut-être celui de « calligraphique ». D’après nature agit en effet à la manière du  dishu, cette  technique de calligraphie urbaine qui se pratique depuis le début des années 1990 sur les pavés des places et des parcs chinois, et dont la particularité est d’utiliser de l’eau et non de l’encre. La calligraphie devient ballet de gestes et de pinceaux, traçant par terre des signes qui s’évanouissent en quelques secondes tout en semblant continuer de vivre dans notre rétine et sur le sol : éloge de l’impermanence, mais aussi de l’éternité, de la même manière que certains paysages enfuis continueront toujours de palpiter dans notre mémoire.

 

1. Lire le billet de David Sanson « Neuer Tanz à la MC93 de Bobigny », le 13 mai 2009 : https://sansondavid.wordpress.com/2009/05/13/neuer-tanz-bobigny-2009-im-linken-ruckspiegel-auf-dem-parkplatz-von-woolworth/

2. Je Ne Sais Quoi, le duo électro-littéraire que Kevin Malfait forme avec Romain Jarry, de la Compagnie des Limbes, vient d’ailleurs de faire paraître chez La Souterraine un excellent album : https://jenesaisquoi.bandcamp.com/album/quest-ce-que-a

 


> D’après nature de La Tierce, a été créée les 19 et 20 décembre dans le cadre de la saison « hors les murs » de La Manufacture CDCN, Bordeaux