© Tuong-Vi Nguyen.
Critiques Théâtre

Data Mossoul

Avec Data Mossoul, Joséphine Serre signe une réflexion maîtrisée sur les méandres de la mémoire à l’heure des data center et du transhumanisme. Mais lorsqu’on se frotte à de tels sujets, le manichéisme ne pardonne pas.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 27 sept. 2019

À bien des égards, la création de l’auteure et metteure en scène Joséphine Serre, est une pièce ambitieuse et brillante. L’histoire qu’elle raconte nous emmène de l’Assyrie antique, à la Bataille de Mossoul (2016-2017) jusque dans un futur proche – 2025 pour être exacte – où sur le terrain numérique s’affrontent deux camps : une multinationale qui programme l’effacement des pages web jugées obsolètes et des fake news  versus des hackers, bien au fait qu’entre les algorithmes, la politique du clic, et les informations qui grippent le cours tranquille de la course au profit, il n’y a évidemment rien de neutre à choisir ce que l’on peut, ou non, effacer du passé. Ces strates temporelles s’emmêlent dans une narration de haut vol nourrie d'un imaginaire souvent réjouissant. Sans jamais perdre le spectateur, elles s’enchaînent avec fluidité, se recouvrent, se superposent ou s’offrent en miroir, mettant en abîme les mécanismes mémoriels qui ne cessent de réécrire l’histoire ou de ranimer les souvenirs au présent. Et de rappeler, en une phrase comme en cent, que pour le cerveau humain, le temps est probablement un concept caduc.

Pour réussir à tisser une telle tapisserie, il aura fallu une tonne de recherches, historiques, géopolitiques, technologiques ou neurobiologiques – qui intègrent jusqu’aux dernières théories sur les interconnections entre arbres. Elles sont si finement digérées qu’elles n’apparaissent jamais catapultées sur le récit, telles de petits ornements cherchant à démontrer ostensiblement, à qui voudrait en douter, que le travail a été fait consciencieusement. 

p. Tuong-Vi Nguyen

Formellement, Data Mossoul est tout aussi virtuose. Encore une fois, Joséphine Serre fait preuve d’une réelle maîtrise de la mise en espace : grâce à un écran ou à un voile, le plateau se creuse en différents espaces, le mobilier se métamorphose pour changer immédiatement et efficacement de signification, les projections vidéo sont chiadées et colorent l’ambiance de tonalités guerrières, anxiogènes ou plus apaisées. C’est malin, inventif, et plastiquement extrêmement séduisant.

Pourtant, ça finit par tourner un peu à vide, voire à gratouiller les nerfs.  La musique vient soudain faire grincer une première dent, en nous donnant la sensation d’être pris par les sentiments lorsque deux soldats de Daesh annoncent à l’archéologue irakienne qu’ils ont assassiné son professeur. Après tout, on vient aussi au théâtre pour être ému, et tant pis pour les grosses ficelles... Et puis le mot « proche-orient », vient en faire grincer une seconde. Il y a beaucoup de choses dans cette expression et d’abord l’aveu que c’est depuis l’Europe que l’on parle, la « bonne » Europe, celle qui croit aux valeurs humanistes mais qui n’a pas encore été corrompue par l’idée du progrès et le dieu de l’argent. Et en effet, on ne pourra se défaire de la sensation qu’une ligne a été très précisément tracée entre les barbares et les justes, ceux qui souhaitent effacer le passé – Daesh détruisant les merveilles archéologiques, la multinationale éradiquant la mémoire d’Internet  – et les autres, les bons, les révoltés, les dissidents, qui entrent en lutte pour empêcher la destruction, au prix de leur vie. Cette morale sous-jacente est d’autant plus agaçante qu’elle semble cacher une célébration de l’artiste comme dernier résistant et ultime gardien du temple. Viendrait-on donc au théâtre pour célébrer les auteurs ?

Ce manichéisme est d’autant plus perturbant, aussi, que Joséphine Serre est par ailleurs capable de bousculer d’autres lignes de démarcations qui paraissaient pourtant plus retorses. En codant la mémoire numérique dans des ADN de plantes ou en évoquant la « timidité des cimes », les hackers nous invitent à dépasser l’opposition biologique / technologique et à penser des formes d’intelligences non-humaines. Un arbre vaut bien un humain, mais peut-être pas un écrivain. 

 

> Data Mossoul de Joséphine Serre, jusqu’au 12 octobre au Théâtre national de la Colline, Paris