Ali Tnani et Lukas Truniger, <i>Crackling Data Machine</i>, <i>Données à voir</i>, La Terrasse espace d'art de Nanterre, 2016 Ali Tnani et Lukas Truniger, Crackling Data Machine, Données à voir, La Terrasse espace d'art de Nanterre, 2016 © p. Thierry Fournier
Critiques arts visuels

Data way of art

Elles se collectent et se rachètent, s’exhibent et se sécurisent, se balancent aux services de renseignement et se piratent. Ombre de l’homme moderne, les données deviennent un terrain sur lequel le fantasme se cultive à la pelle. Les artistes de l’exposition Données à voir leur ouvrent le ventre.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 14 nov. 2016

Comme son nom l’indique, l’exposition Données à voir ramène à portée de regard l’hydre tentaculaire du « Big Data »  dans une temporalité à la fois chronologique et circulaire.

Pour le mettre en perspective, les artistes présentés n’ont pas besoin de l’expertise « postinternet » ou du label « art numérique ». Car si l’on doit au web 2.0 l’explosion du nombre de données et à Edward Snowden la révélation de leur instrumentalisation politique, les techniques basiques de visualisations de données datent du XVIIIe siècle, comme le rappelle Thierry Fournier, artiste et co-commissaire de l’exposition, en citant le théoricien des médias Lev Manovich.

Ainsi, les œuvres débordantes et colorées du peintre suédois Öyvind Fahlström, né en 1928, côtoient celles, sobres et mesurées, de l’artiste tunisien Ali Tnani, né en 1982. Le site web de Hasan Elahi ne relègue pas le crayon de Mark Lombardi à la préhistoire. Au contraire, leur confrontation rétablit la donnée non seulement comme instrument de suprématie politique et économique mais aussi comme outil humain de compréhension et de représentation du monde.

 

Données à voir, la Terrasse espace d'art de Nanterre, 2016. p. Thierry Fournier

 

Démystifier le data

Ali Tnani dote le signe codé d’une enveloppe sensorielle et périssable. Sa Crackling Data Machine – bricolée avec le compositeur Lukas Truniger à l’aide d’une imprimante, d’un ordinateur et de feuilles d’acier suspendues à une chaîne – avale des données immatérielles captées dans les réseaux sans fil. Une fois digérées par l’engrenage, elles en ressortent à l’état de tapuscrits décousus et de sonorités métalliques. Les lignes de code, qui régissent les flux de capitaux et les crises économiques qui en découlent, révèlent ici un visage lacunaire et inoffensif. Martin John Callanan joue sur la transsubstantiation : la structure de la couche nuageuse de la planète, modélisée virtuellement à un instant précis, lui sert de « moule » pour modeler un globe blanc de 20 cm via une impression 3D (A Planetary Order). Les données numériques quittent leur statut d’abstraction omnisciente pour devenir une composante matérielle de l’œuvre. Mises ainsi à distance, leur dimension totalisante n’en apparaît que plus troublante. A Planetary Order trahit la « googlisation » du monde de manière plus directement perceptible que les chiffres : le géant du web comptabilise 100.000.000 terabytes de données avec un chiffre d’affaire à plus de 75 milliards de dollars en 2015 dont 23 milliards de bénéfices.

 

Données à voir, la Terrasse espace d'art de Nanterre, 2016. p. Thierry Fournier

 

Cartographier les structures du pouvoir

Pour peu que l’on s’adonne à l’investigation et à la mise en réseau, les données peuvent démasquer la face cachée de l’organisation mondiale et des structures de pouvoirs, à la manière d’Öyvind Fahlström et Mark Lombardi, pionniers en la matière. En puisant dans les réservoirs qu’ont d’abord été les journaux, la télévision ou la radio, ils injectent du sens aux flux d’informations brutes en les cartographiant selon un code de représentation précis et « artisanal ». Dans une esthétique pop et figurative, les mappemondes d’Öyvind Fahlström, boursoufflées, saturées de personnages, de textes et de symboles, sont à la démesure de l’impérialisme américain. Dans un style plus « documentaire », Mark Lombardi a quant à lui décortiqué l’obscénité de ces structures de pouvoirs jusqu’à sa mort douteuse en 2000. Des sympathies mauvais genre entre les familles Bush et Ben Laden à celles entre le Vatican et la mafia sicilienne en passant par le rôle des grandes banques américaines dans le financement des guerres civiles, certains des plus grands scandales politico-financiers d’après-guerre – comme l’Irangate – sont mis à la portée du tout-venant, noms et chiffres à l’appui, sobrement inscrits sur une feuille de papier et reliés entre eux par différents figurés. De l’autre côté de la salle d’exposition, défilent en écho les images du film de Laura Poitras consacré à Edward Snowden (Citizen Four).

Öyvind Fahlström, Sketch for World Map Part I (Americas, Pacific), 1972. p.Thierry Fournier

L’arrivée des « géants du web » et leur conquête fulgurante des marchés internationaux a bouleversé l’échiquier politico-économique et déplacé les centres de pouvoir. Le travail d’Hasan Elahi réfléchit ces mutations. Il transpose les médiums contemporains, « en temps réel », de la cartographie (Google Street View), et de la collecte massive d’informations (le téléchargement de photographies et de vidéos sur les réseaux sociaux) dans une œuvre à la fois iconographique et performative : Tracking Transience. Depuis 2003, l’artiste d’origine bengalaise, individu suspect au regard du gouvernement américain après le 11 septembre 2001, publie sur un site internet ses faits et gestes quotidiens, à l’instar des 1,13 milliard d’utilisateurs de Facebook : ce qu’il mange et boit, sa localisation, son environnement immédiat, etc. Il convertit sa vie en « données », soit en mines d’or pour les services de renseignement et les empires commerciaux du web. Derrière son habit d’esclave volontaire, l’artiste subvertit les méthodes de surveillance de masse et de marché en saturant la Toile et en noyant ses informations personnelles dans les flux de données parfois contradictoires. Une technique de camouflage qui pourrait inspirer nombre de salariés, de plus en plus victimes de surveillance abusive de la part de leur entreprise.

 

Données à voir, La Terrasse espace d'art de Nanterre, 2016. p. Thierry Fournier

 

Données à voir jusqu’au 23 décembre à la Terrasse, Nanterre.