<i>DeSacre !</i>de Christine Gaigg DeSacre !de Christine Gaigg © p. eSeL.at
Critiques Danse politique

Dé-Sacré ?

Le spectacle DeSacre !, présentée par le CCN de Caen et la chorégraphe autrichienne Christine Gaigg, a été la cible de plusieurs intimidations d’intégristes catholiques depuis le mois de janvier. Finalement  accueilli dans l’église désacralisée de Saint Nicolas, micros, câbles et costumes ont été volés et le lieu tagué entre les deux soirs de représentation. Retour sur un projet qui dérange, de Vienne à la Normandie.

Par Emmanuelle Tonnerre publié le 20 mai 2017

« Sur scène, l’inscription « Vive Christ roi » ne fait pas partie de la scénographie. Christine Gaigg, la chorégraphe a tenu à ce que je vous le précise ». Rires et commentaires dans l’assemblée qui s’est formée à l’entrée de l’église, à l’abri de la pluie battante. Après un contrôle de sécurité des plus scrupuleux, Alban Richard, directeur du CCN de Caen introduit le contexte un peu spécial de cette deuxième soirée de représentation : quelques heures plus tôt, en venant répéter DeSacre !, l’équipe de Christine Gaigg découvre l’église Saint Nicolas vandalisée. Dans la nuit, micros, câbles électriques et cagoules des danseurs ont été volés ; des croix blanches ont été taguées sur les sièges en plastique de cette église désacralisée. Sur la scène, en lettres blanches « Vive Christ roi ». DeSacre !, pièce qui s’inscrit dans un cycle de plusieurs Sacre organisé par le CCN (dont celui d’Emanuel Gat), mêle l’œuvre de Nijinski à l’action-performance des trois Pussy Riot dans l’église de Moscou en 2012. L’association du nom des activistes à celui de la chorégraphe dans une église, semble avoir suffi de prétexte aux intégristes catholiques.

« Situation embarrassante » en Autriche

Ce projet chorégraphique et documentaire, créé suite à une commande d’un centre chorégraphique autrichien en 2012 pour la « chapelle présidentielle » de Vienne, alterne entre des extraits dansés du Sacre, de la performance moscovite et des moments de discours, plus documentaires. Année du centenaire du Sacre de Nijinski, 2012 est aussi le moment où Christine Gaigg rencontre le journaliste et auteur Erich Klein qui lui fait découvrir un nouveau pan de l’action des Pussy Riot et mène la chorégraphe à mêler les deux histoires. Puisant dans divers matériaux documentaires, et notamment vidéo, le processus de travail fait peu à peu apparaitre les similitudes analytiques entre Nijinski et la performance moscovite, comme les postures, mouvements, timings et cette alternance très singulière de situations de protestation et de soumission qui d’une certaine manière, nourrissent la forme dialectique de la pièce. Pour Gaigg et Klein, « Faire ce spectacle, c’était aussi une façon de tester jusqu’où le président, qui assistait en personne à la première, pouvait aller vis-à-vis de la liberté d’expression. » Si « l’Autriche n’a pas de problème avec la religion », les affinités qu’entretient son président avec Vladimir Poutine (et son ambassadeur) est plus problématique. « Dans le projet, j’ai mis en avant Le Sacre de Nijinski, mais j’ai quand même choisi de sous-titrer avec les Pussy Riots. J’ai pas dormi pendant deux jours, persuadée que ça ne passerait jamais. » « Pour être honnêtes, on a bien pris soin d’enlever le nom de Poutine » précise Erich. Tout se passe bien jusqu’à une semaine avant la première, lorsqu’un conseiller du président assiste à la répétition et a fait comprendre que la mention du nom des Pussy Riots sur les documents de communication le met dans une « situation embarrassante ». Christine Gaigg refuse de l’enlever mais change un peu le texte de présentation. « Finalement, pour moi, c’est un succès d’avoir réussi à raconter une version de l’histoire qu’il ne voulait pas entendre. »

 

Menaces et pressions à Caen

Pour l’équipe, l’intrusion intégriste qui a eu lieu à Caen est d’autant plus étonnante que la pièce a déjà été jouée dans des contextes où la question religieuse était plus prégnante et plus délicate. « Nous, au CCN, on s’y attendait un petit peu parce qu’en janvier on a déjà connu des moments un peu difficiles avec des associations qui ne voulaient pas que le spectacle ait lieu » précise son directeur, Alban Richard.  Suite aux menaces et à la « polémique » lancée cet hiver, notamment par les extrémistes de Riposte catholique et Le Parti de la France du Calvados, la mairie et le CCN ont choisi l’église de Saint Nicolas, désacralisée, pour maintenir le spectacle. « Mais on avait eu des menaces sur le fait qu’il se passerait de toute façon quelque chose si la pièce était jouée. »

Si public et institutions déplorent que les « vandales » n’aient pas vu le spectacle – qui met aussi en avant le fait que la performance de Pussy Riot est absolument critiquable – l’affaire semble au moins aussi politique qu’esthétique. Les différentes méthodes d’intimidation (légales ou non) usées par les catholiques intégristes à Caen ne sont pas sans rappeler celles qu’ont également vécues des artistes comme Romeo Castellucci ou Rodrigo García. Au-delà du message liberticide et réactionnaire de ces organisations vis-à-vis de l’art, il ne faut pas négliger les enjeux de pouvoir qui ont pu sous-tendre ces deux actions. Comme le glisse Alban Richard, un certain nombre de groupes catholiques intégristes feraient actuellement pression sur les administrations territoriales pour « récupérer des églises à Caen ».

 

> DeSacre ! de Christine Gaigg a eu lieu les 16 et 16 mai à l’Église Saint Nicolas (CCN), Caen