Anna Gaïotti Anna Gaïotti © p. Sarah Blum
Critiques poésie

Débordement du cadre

Avec Parfois je suis le chevalier parfois je suis le cheval, Anna Gaïotti livre un recueil de poésie au titre questionnant et se permet d'envahir notre imaginaire avec brio. Reste qu'il faut savoir se débattre, avec elle et nos corps.

Par Nox publié le 16 mars 2017

Lorsqu’on se retrouve pour la première fois devant une œuvre d’Anna Gaïotti, on est d’abord dubitatif. Les éditions de L’Échappée belle ont collé une sorte de CV de l’auteure sur un des rabats du livre : énumérations de diplômes, d’écoles et d’événements culturels prestigieux. Et pourtant nos chers sociaux-traîtres du marketing ont oubliés un argument de poids : elle a participé au festival Bruitisme, moment d’expérimentation sonore de la scène noise. Une sorte d’argument d’autorité : ce petit CV est bien placé mais mal rempli. A priori de toute lecture, il faut donc savoir s'en détacher. En effet, quelques dizaines de poèmes et autres dispositions linguistiques dévastent l’idée de prétention quant à l’intention de l’artiste.

La poésie contemporaine peut assez vite tomber dans le piège d’une esthétique abrutissante. Sorte de texture mal malaxée mais aussi mal digérée, qui n’amènerait aucunement l’impression d’épaisseur en ce qui concerne la consistance des mots plaqués à même le papier. Bref, on nous fait souvent le coup de belles phrases sophistiquées qui ne veulent rien dire.

Débordement du cadre narratif

Anna Gaïotti se targue de ne pas être du genre à trouver une recette qui met l’eau à la bouche. Celle d’une élite disposée à apprécier la sophistication des arts contemporains. Les démonstrations théoriques qu’on retrouve lors d’interludes sont là pour dévoiler les forces qui animent le mouvement phonologique de l’œuvre. C’est une sorte de désir d’accessibilité remarquable.

Si ce recueil ne se risque pas à la linéarité – là où d’autres se perdent à bricoler quelques connexions hasardeuses entre les différents thèmes à peine différenciables – c’est sans doute grâce au lien de performativité : danse, sexualité, violence, guerre et poésie tendent vers un commun, celui de la sémiologie corporelle.

Et pourtant, il n’est pas nécessaire d’aller au plus profond des problématiques métaphysiques pour discerner l’intensité de sa littérature. Les mots sont pour elle le liant entre écrits et corps mais aussi la dispersion du corps à travers la poésie.

La bouche déploie la vigueur de l’écoute, les lignes et articulations de ces dernières mènent le lecteur au-delà d’une simple dégustation esthétique – puisque c’est en dehors de l’esthétique en soi qu’elle fait se répandre la complexité de son corps linguistique : pensez au débordement du cadre narratif, puissance qui extrait la lecture d’une romance verticale et minimale. De là naît une complicité entre le lecteur et l'auteure.

La confusion de cette complicité se perd paradoxalement dans le déroulement de l’œuvre : projection interpersonnelle, mise en perspective de son rapport aux mondes par des mots qu’on ne concevait jusqu’alors que limité par les agencements d’une littérature majeure et orthodoxe. Bref, la substance n’est pas valeur ontologique de son travail, mais elle est l’expression de sa mise en situation perpétuelle et singulière.

Cavaler sur le dos des vécus

Il est aussi assez impressionnant de découvrir un champ lexical qui n’est pas celui de l’élite universitaire, mais plutôt celui d’une affirmation sans complexe, qui de fait, donne à penser que cette artiste des écoles de la créativ class ne s’est pas laissé prendre au jeu du business.

La subversion de ses propos n’en revient pas à des revendications du Parti, mais plutôt à la prise de conscience que peut apporter la suggestion de pratiques sexuelles, de ce que peut vouloir dire l’aspiration à l’amour, ou la défonce comme substance existentielle. Et encore, les mots deviennent carence lorsqu'il faut trouver ce que suggère cette œuvre.

Là où beaucoup de personnes, devenues professionnelle de la distraction artistique, perdent le goût amer et sublime des réalités sociales de nos vies, Anna Gaïotti cavale sur le dos des vécus, du moment où la magie opère. Là où le drag du chevalier lui donne les atouts d’une armure qui s’enchevêtre mots à mots.

 

> Parfois je suis le chevalier parfois je suis le cheval d’Anna Gaïotti, L’Échappée belle, 2017