<i>Debout!</i> de Raphaëlle Delaunay, Debout! de Raphaëlle Delaunay, © Laurent Philippe.

Delaunay s’expose

Raphaëlle Delaunay

En clôture du festival Instances de Chalon-sur-Saône, nous avons découvert, entre autres, le solo de Raphaëlle Delaunay, Debout !, que nous n’avions pu voir à Suresnes lors de sa création. 

Par Nicolas Villodre publié le 27 nov. 2014

L’exclamation ponctuant l’intitulé dénote l’interjection, l’injonction, la proclamation d’une certaine fierté – que celle-ci soit bien ou mal placée n’est pas la question. Le titre est en quelque sorte un slogan qui, pris au sérieux, au pied de la lettre, en son sens politique (celui des « damnés de la terre »), engage pleinement son auteure. Plus prosaïquement, le mot fait allusion à une des danses du hip-hop dont la ballerine issue du corps de l’Opéra de Paris s’est depuis un certain temps déjà entichée. 

La variation dure vingt-cinq minutes, mais paraît bien plus brève. Le solo ininterrompu, discontinu, donne parfois l’impression que l’interprète saute du coq à l’âne, passe soudain d’une phrase gestuelle à une autre, ce, avec des temps de pose réduits et des suspensions du mouvement. Ç’aurait pu s’appeler « La danse, une histoire à ma façon », si Dominique Boivin n’avait pas déjà homologué ce concept. Nous ne sommes pas dans une « autofiction », genre littéraire hexagonal ayant eu ses avatars en danse (cf., par exemple, Véronique Doisneau, 2004) et quantité de déclinaisons narcissiques, toutes plus ou moins au bord de l’auto-analyse, mais dans une réflexion rétrospective, sans complaisance ni nostalgie, sur un parcours artistique.

En voix-off, Raphaëlle pose des jalons sur une carrière très riche, de sa collaboration avec Pina Bausch à son engouement pour les danses urbaines et le jazz, en passant par son travail avec Jiri Kylian, le groupe belge Peeping Tom, Alain Buffard, Bernardo Montet, etc. Vêtue d’un simple T-shirt et d’un jean délavé, chaussant des baskets culottées, coiffée à la (Jésus-Christ) rastaquouère de dreadlocks peroxydées, la jeune femme nous offre une brillante performance – au sens sportif du terme – et enchaîne remémorations gestuelles, extraits chorégraphiques et flashs back de son acabit. On a l’impression de la revoir dans Café Muller et de la voir une première fois, hic et nunc. Passé et présent nous sont livrés en un « montage alterné » rapprochant les citations coupées de leur contexte et des styles n’ayant a priori pas grand chose en commun.

Les rares anecdotes rapportées ont valeur d’exemple et témoignent d’un temps définitivement révolu. La danseuse se souvient parfaitement de l’ambiance quasi religieuse qui régnait en coulisse durant les représentations bauschiennes, du silence absolu des danseurs craignant de le troubler et par là même de profaner l’espace, de la tension et de sa marche en diagonale lui permettant de traverser la scène. Elle se souvient de sa stupéfaction lorsqu’elle crut reconnaître, parmi les spectateurs, Jean-Marie Le Pen, ainsi que de la phrase que Pina Bausch lui lança pour la rassurer : « Don’t worry, Raphaella (sic !), I am stronger than him. »

Debout ! n’est ni une conférence dansée, ni une analyse technique ou critique de la vie ou du métier de danseuse. Le sujet de la pièce est la danse ainsi que la danseuse, en l’espèce une interprète classique et moderne à la fois ou, disons, contemporaine, au sens large du terme. Les va-et-vient d’un rôle à l’autre, les allées et venues d’un chorégraphe au suivant, les aller-retour de l’académisme à des pratiques nouvelles sont exprimés de manière contrastée, saccadée, hachée. Ce qui est le plus étonnant, c’est de constater que la déconstruction d’une danse par une autre produit une forme inédite. « Racaille » ou élément perturbateur dans le ballet, pièce rapportée ou « princesse aux petits pois » cherchant à s’encanailler dans le hip-hop, il faut dire que Raphaëlle Delaunay a toujours été quelque peu minoritaire ou marginale.

Par étonnant, donc, qu’elle soit une danseuse d’exception.

 

Debout !, de Raphaëlle Delaunay a eu lieu le 22 septembre à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône dans le cadre du festival Instances.