<i>Cuckoo</i> de Jaha Koo, Cuckoo de Jaha Koo, © Radovan Dranga
Critiques Performance

Déplacements obligatoires

Dans la même soirée, le festival Latitudes Contemporaines présentait trois performances nées de l’exil. Le travail de trois artistes, Jaha Koo, Kubra Khademi et Sorour Darabi, qui nous invitent hors des certitudes.  

Par Marie Pons publié le 26 juin 2018

De Corée du Sud, Jaha Koo est arrivé avec des vêtements, un ordinateur portable et son rice cooker Cuckoo. Objet incontournable des foyers sud-coréens, ce dernier se décline en trois modèles sur le plateau, véritables protagonistes du récit. Lorsque Cuckoo commence, des images de manifestations défilent sur un écran. On y voit des citoyens pris dans un face-à-face sanglant avec la police, des rues embrasées par la colère et des corps malmenés par l’ordre étatique. D’emblée, les images interrogent ce que l’on croit connaître du pays, dont on traversa l’histoire récente grâce au trois cuiseurs hackés – dont deux parlent et s’invectivent, au rythme de leurs leds colorées, et donnent leur opinion. Ils racontent le désastre économique des années 1990,  l’intervention du FMI dans la gestion de la crise, l’impérialisme Etats-uniens qui a mis en faillite entreprises, commerces et familles.

Cette grande histoire, Jaha Koo la ramène à l’échelle de sa vie. Des vagues de mélancolie traversent ses paroles, entre décryptage d’un mal-être générationnel de trentenaires héritiers d’une situation catastrophique, suicide omniprésent et blâme porté sur le système capitaliste et ses acteurs. Le tout ponctué par des chansons doucement ironiques, ou la k-pop revue comme moyen d’opposition à la globalisation.

 

Sorour Darabi – Farci.e

C’est une drôle de corporéité qui arrive en catimini, par une porte entr’ouverte en fond de scène. Un corps qui marche en croisant un pied devant l’autre, déroulant de longues jambes avec précaution, regard mobile et visage actif, avec une bouche en mouvement, une langue comme muscle vivant et alerte. Ce corps entreprend de traverser tout le plateau jusqu’à arriver devant nous pour lâcher un « Bonsoir » à la fois haut perché et chaleureux, mal assuré et amical. Le dispositif de nos attentes est déjà déjoué. Alors qu’on voit une table sur laquelle est posée une pile de feuilles de papier, une chaise et deux bouteilles d’eau comme scénographie destinée à accueillir une possible conférence, Sorour Darabi va dès lors s’employer à faire une série de pas de côtés.

Son corps a un tempo et une mécanique bien à lui qui fait que toutes les actions pratiques échouent : déboucher une bouteille, boire, remettre sur ses pattes la table tombée par mégarde, tout prend un temps infini, dévie de sa trajectoire, dérape. Assez rapidement l’eau échappée des bouteilles vient faire couler des rivières turquoise sur le papier détrempé, les mots fondent à mesure que l’encre se dissout, tout le discours préparé est anéanti. Au vol, on voit que les mots sont écrits en français.

p. Mehrda Motejalli

Qu’est-ce que ça fait de former sa bouche à une langue autre, langue qui dans sa structure même renie ce que l’on est ? Sorour Darabi place son corps dans cet écart entre farsi et français, entre une langue maternelle et une langue d’exil, avec entre les deux un bloc difficile à dissoudre, celui du genre qui assigne un sexe à toute chose. Alors qu’en farsi le neutre existe, Sorour Darabi découvre en arrivant en France que son propre corps en transition doit choisir, exprimer une appartenance en marquant d’un « .e » son état de corps. On comprend bien que dans le jeu de mot du titre c’est cette langue nouvelle au carcan précis qu’il faut, qu’il a fallu se farcir et avaler au détriment d’un ressenti, d’un état organique pour lequel la nomenclature est mal adaptée.

L’intelligence de cette proposition tient en la capacité subtile de Sorour Darabi de créer une matière chorégraphique en train de se faire, presque sans contours, engagée dans un processus qui se transforme toujours, autant que les feuilles de papiers qui fondent, coulent en une pâte molle et filandreuse, une bouillie indigeste qu’il.elle entreprend d’avaler littéralement, fourrant des morceaux dans sa bouche, mastiquant avec peine et tentant de déglutir le tout. Les mots sont mis à l’épreuve du corps, quelque chose ne passe pas et menace d’être dégobillé à tout moment.

 

Kubra Khademi - Reperformance

On imagine une chambre d’enfant, quelque part en Afghanistan. Une petite fille y joue seule, peut être pendant des heures, avec les objets qu’elle a sous la main : un foulard, une poupée, des fleurs en plastique, des béquilles trop grandes pour elle. L’espace de jeu de Kubra Khademi est un îlot central constitué d’objets, depuis lequel elle rayonne pour nous partager des fragments d’actions, de gestes, pour construire des images, en forme de patchwork, et en silence.

Se faisant, c’est des versions d’elle-même qu’elle invente, qui se peinturlurent le visage, enfilent des talons rouges trop grands, ne portent rien sur la tête ou alors une casserole, sur laquelle elle tape pour faire le plus de bruit possible. Intensément là, attentive à la répercussion de chaque geste dans les rangs du public, Kubra Khademi tente de retraverser les choses depuis l’enfance. D’en retrouver l’imaginaire et le corps, impertinent et agité, libre et maladroit parfois, avec sa robe noire et ses pieds-nus. Un temps où elle commence à agir sur ce qui lui est interdit, prendre possession d’elle-même. Enfant terrible, elle commence d’ailleurs par pisser debout, histoire de dissiper le doute sur son caractère.

p. Armand Litou

Mais il faut dire qui est la performeuse pour lire ces lignes à la bonne hauteur. Savoir l’Afghanistan, les menaces de mort suite à la performance Armor en 2015, où elle a marché dans les rues de Kaboul vêtue d’une armure en métal destiné à protéger et montrer ses formes à la fois, la fuite hors du pays, l’arrivée en France, la lutte constante contre le harcèlement sexuel. Dire que sa chambre d’enfant a été son premier studio pour créer des performances allant déjà contre l’ordre assigné, le début de cet acte d’inscrire son corps de femme dans un espace qui lui est refusé dans une société qui renie et violente son existence même. L’espace performatif est alors l’occasion de donner lieu à une construction possible, à tâtons. Terrain d’essais, tentatives de prendre place. Faire de l’enfance le terreau fertile d’une expression possible.

En sortant de ces trois pièces, on se dit que c'est peut-être au moment où il nous est demander d'engager un vrai déplacement, de bouger hors de nos lignes de réception et d'abandonner nos certitudes de lecture, que commence la véritable expérience spectaculaire.

 

> Le festival Lattitudes contemporaines a eu lieu du 5 au 24 juin à Lille