Vue de l'exposition <i>Désolé</i> à la Galerie Édouard Manet Vue de l'exposition Désolé à la Galerie Édouard Manet © Margot Montigny
Critiques arts visuels

Désolé

Avec cette exposition collective, l’artiste Mohamed Bourouissa rassemble onze plasticiens autour d’une question : Pourquoi s’excuser sans cesse ? – qu’il s’agisse de la légitimité d’un artiste ou de celle des habitants de territoires laissés en marge de la société. Une autre histoire de l’art s’y construit, par quiproquos.  

Par Rémi Guezodje publié le 14 nov. 2019

 

 

« Tout commence par l’affaire Théo » affirme, sur les toits de sa cité, la tête baissée et entouré de paraboles bleues, un personnage de la vidéo réalisée par Rayane Mcirdi (Le toit) campée au bout de la longue galerie que forme la première salle d’exposition. Ce court-métrage de quelques minutes plante le décor et formule la question que le commissaire et artiste Mohamed Bourouissa ne cesse de poser à mesure que les salles se succèdent : Pourquoi s’excuser sans cesse ? L’exposition se construit comme une proposition déambulatoire sur fond historique et politique, donnant forme à ce qui se dégage comme un imaginaire alternatif de l’ère post-internet, offrant alors une visibilité à un art qui n’est social que parce qu’il est occulté du champ de la recherche universitaire et des cimaises des grandes institutions muséales. Les artistes choisis par le commissaire se saisissent des moyens de leur époque et du monde qui les entoure ; ils esquissent au crayon, au pinceau ou à coup de vidéos filmées avec leur téléphone, les contours d’une vie quotidienne qui leur est propre et dont la poésie et la complexité sont souvent ignorées.

 

Vue de l'exposition Désolé à la galerie Édouard Manet. p. Margot Montigny

 

Des rouages discriminatoires atemporels

En passant le pas de la porte, accompagné par la composition sonore inquiétante de Julien Creuzet (Bosanova), le regard du visiteur plonge dans un lieu immersif. Les nombreuses pièces disposées dans cet espace onirique ne manquent pas d’affirmer leur proximité avec l’histoire politique des migrations, de la banlieue et des identités. Les anachronismes sont assumés : entre l’Amérique noire d’Henry Taylor, matérialisée par la présence d’une figure d’homme vêtu de peinture jaune (Victor M. Brown, This is not a Mug Shot) et ses communautés blanches vivant isolées dans le désert filmée et documentée par Laura Henno (Haven), les liens peinent à se faire et la dissonance se fait entendre. Si le premier souligne la discrimination raciale que subissent les personnes noires aux États-Unis depuis les origines ségrégationnistes de son pays, la seconde met en scène une fable atemporelle portant sur la marginalisation d’une population à laquelle l’artiste n’appartient pas et que la misère astreint à une piété empreinte de religiosité : « Et donc les lépreux se trouvèrent coupés de Dieu ». En dépit d’une apparente mise en perspective dans l’espace, les deux œuvres n’ont a priori rien en commun, sinon de mettre en lumière la condamnation à l’indigence que professent les rouages d’une société discriminatoire. C’est ainsi que par la scénographie, le commissaire revient à l’excuse qu’il adressait en guise d’avant-propos au visiteur : il ne cherche pas à dégager une cohérence historique implacable mais davantage à faire ressortir un ensemble d’interrogations qu’il partage lui-même avec les artistes.

Soufiane Ababri, Nous aimons le rose malgré tout. p. Margot Montigny

 

Tous aliens

Préférant le quiproquo à une organisation thématique trop rigide, le commissaire laisse le visiteur vagabonder au milieu des photographies, dessins, sculptures, vidéos et du texte qui composent ce vertigineux récit historique. C’est en ce sens que du haut de ses 14 œuvres, l’exposition embrasse à la fois les héritages historiques et artistiques des migrations en France, empire colonisateur, et aux États-Unis, territoire colonisé. En mettant en scène une communauté d’artistes de tous âges et horizons, Mohamed Bourouissa mime la cacophonie ambiante de la société contemporaine, comme une raillerie ouvertement floue et librement hétéroclite. Revendiquant la subjectivité de ces choix, il livre une définition de l’art d’aujourd’hui, se devant à tout prix d’être engagé. Cette hypothèse n’échappe pas au faux journal télévisé manigancé avec humour par Sara Sadik. Dans un registre quasi pamphlétaire, le film imagine la réaction des habitants d’une banlieue française face à l’arrivée d’aliens sur terre. Au lieu de combattre ces êtres vivants inconnus – clairement homologues des dénommés « migrants », de jeunes habitants proposent d’accueillir leur venue à bras ouverts… Mais qui sont les aliens ? C’est une autre question que le commissaire semble asséner au visiteur, lui qui se trouve assis sur l’un des vaisseaux spatiaux sculptés par Neïl Beloufa.

Plus qu’une locution audacieuse, l’excuse préliminaire qu’énonce le commissaire et que semblent chanter en chœur les artistes est un moyen de manifester la légitimité des marges dans l’histoire de l’art contemporain. Épandue sur un mur carné dans le dernier chapitre de l’exposition, la série de six dessins crayonnés par Soufiane Ababri (Nous aimons le rose malgré tout) ­qui montre aussi bien la violence policière que la banalité d’un vécu ordinaire et ritualisé – suggère que toutes les expériences peuvent faire l’objet d’une représentation artistique. Dans une époque qui se débat avec un élan individualiste paradoxalement initié par Internet, les artistes, aux prises avec l’héritage de l’immigration et la complexité des rapports sociaux, n’ont pas de quoi s’excuser d’être là.

 

> Désolé, jusqu’au 14 décembre à la Galerie Édouard Manet, Gennevilliers