Critiques poésie

Différence et Répétition

Anne-James Chaton

Elle regarde les gens passer – publié chez Verticales après cinq livres sortis aux éditions Al dante – se veut constellaire et paradoxalement emprunt d’unicité, notamment à travers l’obsession d’un « elle » omniprésent.e. Dans cette œuvre, Anne-James Chaton entreprend une remontée dans le siècle dernier qui se noue aux diverses personnalités présentes dans ces quelques 250 pages.  Et surtout, à l'emprunte sociale qu'elle.s ont façonné.e.s., en prenant les choses par là où son expression se fait la plus délicieuse: celle de la poésie sonore. 

Par Nox publié le 11 avr. 2016

C'est donc une redondance intempestive, de ce « Elle », qui 'sélance à chaque majuscule, se matérialisant comme une butée, haranguant le lecteur tout en y encrant des échos à l'unisson. Voltige du masque de l'Unique, à la suite de chaque phrases, de par des devenirs féminins multiples. On les devine parfois dans l'histoire, mais peu importe de savoir de qui on parle vraiment : l’érudition est une futilité qui ne rendra pas la lecture plus importante.

Puisque ces 13 identités s'entremêlent, pourquoi essayer d'en dessiner les limites ? Anne-James Chaton est dans le performatif de répétition et c'est Judith Butler qui devrait sans doute se mettre à bosser sérieusement ce bouquin. Un discours qui façonne celle.s qui se démultiplie.ent selon les lignes de puissances qu'elles se décident à accroître. Puissances vitales et puissances morbides s'y côtoient dans des territoires dont la cartographie reste insaisissable.  Et lorsqu'on bute sur elle.s, c'est une chute qui suit : celle des méandres de la subjectivité, véritable tissu physiologique de l'œuvre. L'identité d'elle.s se construit selon l'imaginaire collectif, saisit, à chaque moment de lecture isolé. Les diffrént.e.s lecteurs et lectrices façonnent les différences et la répétition de celle.s que l'auteur présente.

Chacune d'elle.s étonne.nt puisqu'elle.s se noue.nt à celle.s qui vient gracieusement se dissoudre dans les impasses révolue de ceux qui donnent un sens à ce que peut bien pouvoir vouloir dire le mot « être » : une sédimentation, un immobilisme constant et âpre. D'elle.s vient au contraire le multiple de l'identité. Identité qui coule véritablement à travers les connexions d'un féminisme au pluriel, inclus tout au long de la narration. 

Les réalités sociales traversent une diversité incroyable. Femme en galère ou grande gouvernante. Les nœuds qui s'entremêlent ne sont pas emprunt d'une rationalité, d'une rigueur qui serait l'expression d'une certaine constance. Et dans ce mouvement narratif,  on entrevoit une critique politique claire. L'égalité n'est pas la chose en soi à réaliser, mais plutôt un concept politique folklorique des nostalgiques de la première vagues féministes, celle des suffragettes et de leurs descendantes libérales. Les hiérarchies formées par les devenirs paradoxaux de chacune d'elle.s, laisse une impression indélébile. Les sens de cette subjectivité féminine n'est pas une utopie révolutionnaire. Amor fati.

 

 

Anne-James Chaton, Elle regarde les gens passer, éditions Verticales, janvier 2015.