© Jellyfish de James Gardner. @ .DR
Critiques cinéma

Dinard Film festival

Le Dinard film festival s’est terminé le week-end dernier sous un soleil radieux. Résultat des courses : le jury récompense Jelly Fish de James Garner, le public opte pour Old Boys de Toby MacDonald et pour la première, fois un prix d’interprétation est décerné à la jeune actrice Liv Hill. Tour d’horizon de cette 29e édition.

Par Nicolas Villodre

 

L’école est finie

Le thème de l’adolescence maltraitée ou sacrifiée par le système scolaire britannique a été récurrent cette année. Dans l’opus Pin Cushion, film typiquement anglais de Deborah Haywood – une des très rares réalisatrices de la sélection officielle –, avec des intérieurs assez kitsch, des us et coutumes barbares présentées parfois (ce n’est pas le cas ici) comme le must en matière de distinction (bizutage, vandalisme, orgie contrastant avec le port obligatoire de l’uniforme), des accessoires dont le monde entier aura oublié l’utilité, comme ce coussinet à aiguilles faisant songer aux poupées vaudou et qui a inspiré le titre au film. Depuis Dickens, sans doute auparavant, le mélo se nourrit outre-Manche du malheur partagé, surtout s’il prend sa source à l’âge tendre et, tant qu’on y est, dans le milieu prolo et la famille explosée où l’adulte est le moins mature de tous, déraisonnable, irresponsable, voire, comme la mère de la jeune héroïne de ce récit, multi-handicapée : pied-bote, obèse et introvertie. Lily Newmark, à elle seule, justifie par sa beauté singulière la programmation du film. La jeune rouquine eût mérité le prix d’interprétation féminine.

 

Pin Cushion de Deborah Haywood. p. D.R

 

La recherche d’intégration à tout prix au sein du groupe de condisciples jouant aux affranchi(e)s, du proche voisinage ou d’une communauté plus vaste est aussi l’un des thèmes du long métrage Old Boys de Toby MacDonald, avec Alex Lawther – qui fait un peu plus que l’âge du protagoniste –, dans le rôle du souffre-douleur de service. Nous disons « un des thèmes » parce que le film n’en manque pas, courant plusieurs lièvres et manières de les atteindre à la fois, picorant à tous les râteliers. On quitte l’école publique et un monde de filles pour ce que les Anglais – qui cultivent le goût du paradoxe – appellent une « public school », c.à.d. un internat de garçons des plus huppés visant à maintenir les traditions viriles, sportives, guerrières qui sont l’apanage de l’empire. Bien qu’on ait donné le look Harry Potter au jeune anti-héros, on déborde le genre fantasy dont relève Pin Cushion, pour plagier allègrement (adapter diront certains avec plus d’indulgence) le drame postromantique Cyrano de Bergerac. Le film prend le virage « à nous la petite Française » : pour obtenir un minimum de tranquillité, le gringalet souffreteux et asthmatique souffle, façon Christian, les répliques au caïd du pensionnat (champion d’un proto-rugby joué avec un ballon carré) pour qu’il puisse conquérir la fille plutôt mignonne d’un prof – ce dernier étant joué par un comédien à peine plus âgé que l’actrice belge incarnant la post-adolescente. Les gags ne sont pas comme les assauts du héros de Rostand : ils ne font pas toujours mouche.

 

Seuls en scène

Rares ont été les images d’hommes positives dans la sélection de cette année. C’est sans doute la raison pour laquelle on n’a pas proposé de Hitchcock d’or d’interprétation masculine. Winterlong de David Jackson a été l’exception à la règle. Un fiston empâté et empoté est livré poings liés ou presque à son géniteur par son ex-femme pour des raisons pratiques (pour le scénariste, en tous les cas) qui peuvent échapper au vulgum pecus. Celui-ci, loup solitaire, homme des bois, des neiges et des cavernes, vit en Algeco et en père peinard près d’un hangar désaffecté en pleine campagne, chassant avec un fusil à lunette les Oryctolagus cuniculus (= lapins de garenne). Le quinqua aime le rock et une jeunette belge qui pousse la chansonnette dans le club d’un bled voisin. Le père, ce héros, n’a pas connu le sien et cherche à être à la hauteur avec son mômillon en lui transmettant ses valeurs et ses secrets. Malgré quelques faiblesses scénaristiques (= des invraisemblances, essentiellement), le film est original et attachant. Il montre les limites de la liberté dans le pays qui a longtemps été considéré comme un modèle démocratique, la bureaucratie des services sociaux et la police veillant au grain.

 

Funny Cow d'Adrian Shergold. p. D.R

 

La solitude de l’homme intranquille trouve son équivalent dans deux films à l’argument, dirait-on, copié-collé : Funny Cow d’Adrian Shergold et Jellyfish déjà cité qui traitent tous deux de la mouise d’une infortunée s’essayant au... Stand-up act pour s’en sortir et s’épanouir. Le boniment sur les bonimenteuses est un sujet en or ; l’humour britannique n’a nul besoin d’être vanté tant sont appréciées par tous et par chacun la veine comique de son music-hall (cf. Funny Bones, 1995, de Peter Chelsom), sa tradition clownesque (cf. Chocolat, 2016, de Roschdy Zem) et certaines de ses figures immortelles : George Foottit, Benny Hill et, bien sûr, Charles Chaplin et Stan Laurel – celui-ci, avec Oliver Hardy, américain de souche britannique, a fait l’objet d’un biopic non montré à Dinard qui sera bientôt sur les écrans. Le rire étant plus difficile à obtenir que les larmes, Funny Cow et, dans une moindre mesure Jellyfish, versent dans le sentimentalisme cheap au lieu de traiter sérieusement de leur sujet. Le premier esquive la thématique, se perd en digressions sans tirer profit du personnage du chansonnier en bout de course qui eût pu transmettre sa technique à la protagoniste. L’héroïne du second trouve un père de substitution mais s’apitoie sur son sort, en contradiction avec la devise qu’emprunta Winston Churchill à Benjamin Disraeli : « Never explain ; never complain. »

 

Ciné-roman

« Quand on aime la vie, on va au cinéma », proclamait jadis une pub. Plusieurs films projetés à Dinard proposaient plutôt une moralité du genre : « Quand on aime la vie on va en bibli » ou « Quand on aime la vie on va en librairie. » La vie d’Oscar Wilde valant d’être contée, Happy Prince de et avec Rupert Everett, film qui sortira en salle le 19 décembre, démontre que l’écrivain irlandais, malgré son génie et sa renommée, a été broyé par la justice et la morale victoriennes, l’homosexualité étant un crime qui lui a valu deux ans de travaux forcés à Reading – elle n’a cessé de l’être qu’au milieu des années 60. On comprend que le poète et dramaturge ait préféré finir sa vie à Paris, à la Belle Epoque qui a donné naissance au cinématographe. Malgré une structure préférant la complication à la complexité (pour inverser la formule que Daniel Barenboïm applique à Pierre Boulez) à base de flashes back arbitrairement distribués, le film est intéressant, question casting et mise en scène (on note le caméo de Béatrice Dalle dans le rôle d’une tenancière de cabaret montmartrois libéré des convenances). On apprécie les magnifiques extérieurs des côtes dieppoises et amalfitaines et le gag de la soirée récréative napolitaine entre gitons et vieux garçons, Wilde parvenant à rassurer une mamma (au sens d’Aznavour), craignant que son fiston ait trompé sa légitime avec... une femme.

 

The Bookshop d'Isabel Coixet. p. D.R

 

« La vie est un roman », si l’on en croit Resnais. Le film d’Isabel Coixet, The Bookshop, sans doute aussi. La Catalane, venue du documentaire, adapte avec un tel soin le livre éponyme de l’écrivaine britannique Penelope Fitzgerald que le spectateur a la sensation de le lire suivant le tempo alangui d’une action dramatique animée de personnages droit sortis des fifties finissantes, sur fond de paysages d’une région indéterminée ou d’intérieurs déjà désuets au temps où se situe le récit, le tout magistralement photographié par Jean-Claude Larrieu. Le roman est aussi le sujet du film, en particulier celui qui fit scandale lors de sa parution, le Lolita de Vladimir Nabokov, que Maurice Girodias publia à Paris en 1955 en anglais et qui ne fut édité à Londres que quatre ans plus tard. L’ouverture d’une librairie bouleverse la vie d’une petite localité de la campagne anglaise, pas tant pour le contenu des livres qui y sont diffusés que par l’événement lui-même qui brise les habitudes et un équilibre politique depuis longtemps établi. Les questions sociales sont posées ; les rapports de force, subtilement analysés. Inexplicablement, le unhappy end prend la forme d’un autodafé.

 

> La 29e édition du Dinard film festival s'est tenue du 26 au 30 septembre