Diogo Pimentão, Embrace (figure), 2012, Frac Normandie Rouen © D. R.
Critiques arts visuels

Diogo Pimentão

Des monochromes qui s’extirpent du mur, se changent en roches noires ou en triangles instables. Diogo Pimentão fracasse le principe de bidimensionnalité à grands coups de graphite et de pliage. Pour sa monographie-rétrospective au Frac Normandie, Dessiner à rebours, il rassemble pour la première fois ses dessins-sculptures comme autant de matrices, témoins et vestiges d’un geste émancipateur.  

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 5 févr. 2020

 

C’est une dépouille de dessin étendue sur le sol qui ouvre l’exposition de Diogo Pimentão au Frac Normandie. On pourrait ne pas prêter attention à ces lambeaux de papier volatiles, presque s’y essuyer les pieds, tout habitués que l’on est à scruter les murs. Pourtant, il suffit que le regard s’y pose pour que l’espace se mette à vibrer sous l’emprise de ce carré blanc sur fond de béton. Derrière la perfection de la forme, une violence ambiguë émane de ces confettis saturés de fines lignes grises rompues par les déchirures. On imagine alors l’éventail de gestes qui a présidé à l’élaboration de cette pièce fragile : du tracé précis au réassemblage méticuleux en passant par le dépeçage hasardeux. L’artiste a décroché un dessin collé au mur de son atelier pour le poser au sol, comme si, ce faisant, il en avait raclé l’épiderme. Une sorte d’œuvre-manifeste : Dessiner à rebours plonge dans la fabrique d’un dessin total, capable de sortir du cadre pour changer de forme, d’abolir la notion de support voire de s’autogénérer. En témoigne Specified (place), une sorte de dessin ready-made que l’artiste « prélève » sur le sol de son atelier après avoir épuisé un tas de graphite sur un papier. 

Diogo PimentãoWalldrawing (intercepted), 2015, Frac Normandie Rouen. p. Bruno Lopes

 

Empreinte magnétique

Une aura presque métaphysique plane autour de ces surfaces carbonées plus ou moins malmenées : Diogo Pimentão s’obstine à défier la logique bidimensionnelle du dessin pour en extraire la mémoire tout en en éprouvant les extensions possibles – de la mise en volume du papier à la mise à plat du pliage façon planche anatomique. Le graphite jouant le rôle de poudre d’empreinte magnétique. Une immense barre en papier posée à l’entrée du Frac devient ainsi l’instrument de mesure du corps de l’artiste et de ses limites : la feuille enroulée sur elle-même est recouverte de graphite seulement jusqu’au trois quarts, la partie laissée vierge correspond à celle qui est hors de portée de l’homme. À l’étage, face à trois monochromes sur papier qui semblent surpris dans une tentative de s’extirper du mur, on se dit qu’il n’y a pas de manière plus franche de mettre en scène un processus d’émancipation. Sans fioriture ni verbiage : il suffit de capter le mouvement naturel de la feuille, à rebours de l’accrochage classique, et d’une punaise pour le soutenir (et non plus le contraindre).

 

Diogo Pimentão, Collinear Breath, 2014, FRAC Normandie Rouen. p. D.R. 

 

Papier sur graphite

Diogo Pimentão en revient à l’élémentaire, aussi bien dans les formes géométriques qu’il explore que dans sa façon d’aborder le dessin, qui n’est finalement que le résultat d’une succession de gestes. Si bien que l’on pourrait appréhender n’importe quelle ligne tracée comme l’empreinte d’une chorégraphie1 composée de mouvements tantôt durs et répétitifs, tantôt ténus et extrêmement précis. Ancien sportif de haut niveau en chute libre, le plasticien envisage le dessin comme un engagement total du corps. Les rochers noirs qui constituent la série Embrase ne sont autres que d’énormes boules de feuilles de 3x3 m qu’il a « ramené à la mesure de son espace » dans un mouvement d’embrassade. La souplesse du medium devient une véritable force transformatrice. Sa série de triangles dont la structure tient sur et par elle-même grâce à un savant jeu de pliage tire parti de la puissance visuelle de la texture métallique pour mieux mettre à l’épreuve la résistance du matériau supposé fragile. Une manière aussi de réemployer le moindre élément du dessin et de surclasser ce qui est relégué à l’état d’outil ou de support. « J’aurai très bien pu écrire papier sur graphite dans les légendes des cartels », sourit le plasticien qui se plaît à mettre le dérisoire au centre de l’attention, arguant qu’ « un simple crayon peut servir à écrire un grand manifeste révolutionnaire. » Ici, c’est un bloc de graphite brut, rongé par la poigne du plasticien à mesure des mètres de feuilles noircies, qui est exposé comme une véritable sculpture ou un trésor archéologique. Les poussières et autres résidus parasites n’échappent pas à cette noble destinée. Son Duochrome aurait de quoi faire bondir les plus grands maîtres en la matière, de Malevitch à Klein : les deux surfaces parfaitement lisses et uniformes exposées côte-à-côte, s’abâtardissent mutuellement sitôt qu’un doigt s’hasarde sur la peau argentée de l’un pour venir s’écraser sur l’étendue blanche de l’autre, comme l’artiste invite à le faire. Parmi les tenants de l’Arte Povera, on applaudirait sûrement le geste anti-puriste.

 

4e dimension

L’objet final a en réalité autant voire moins de valeur que les mécaniques qui ont servi à sa production. Sa première série de dessins (Le plus près possible, 2004) – des cercles noirs sur un papier – s’avère le résultat d’une pétanque artisanale : l’artiste et ses enfants ont jeté des jetons de manière à ce qu’ils s’échouent au plus près d’un point dessiné sur la feuille. « Cette mise à distance m’a permis de dépasser le plan de la feuille et d’accéder au performatif », confie l’artiste à la commissaire Véronique Souben – avec tout ce que la performance charrie en terme d’accident et d’échec fécond. Marcel Duchamp y reconnaîtrait peut-être une manifestation de « l’inframince », cette 4e dimension, imperceptible et incompressible, qu’il définit comme la « séparation entre le bruit de la détonation d’un fusil (très proche) et l’apparition de la marque de la balle sur la cible. » L’architecture de l’ancien garage des tramways de Normandie reconverti en centre d’art offre une chambre d’écho de premier choix à ces œuvres. Comme si les matériaux lourds de la construction rencontraient leurs équivalents malléables et aériens, libérés de leur fonction. Dans cet écart entre l’ossature d’acier, de béton et de bois et les dessins transformés en poutre avachie, en sphère cabossée ou encore en planches modulables, sourd la mémoire industrielle du lieu. Les gestes ouvriers et artistiques se superposent. Une histoire que porte le graphite en lui-même, utilisé à la fois dans la fabrication des moteurs et des mines de crayons, également appelé le « diamant pauvre ». 

 

Diogo Pimentão, Specified (place), 2016, Frac Normandie Rouen. p. D. R. 

 

1. L’exposition au Frac donnera lieu à deux performances en dialogue avec l’œuvre de Diogo Pimentao : la première avec le danseur Emmanuel Eggermont en partenariat avec le festival Pharenheit et la seconde avec la circassienne Inbal Ben Haim.

 

Image 2 : Diogo  Pimentão, Component (items), 2017, Frac Normandie Rouen. p. D. R. 

 

 Diogo PimentãoDessiner à reboursjusqu’au 1er avril au Frac Normandie, Rouen