<i>Diorama</i> d'Ingri Fiksdal Diorama d'Ingri Fiksdal © Briony Campbell

Diorama / Night Tripper

Du lever du soleil à son coucher, la chorégraphe Ingri Fiksdal fait déborder le temps du spectacle et tente une reconnexion possible de l’homme avec la nature.

Par Léa Poiré publié le 4 août 2018

La nuit s’était laissée colonisée par la fête, mais le rendez-vous donné par la Norvégienne Ingri Fiksdal à 4h30 pour son Diorama n’est pas de ceux qui se ratent. La petite communauté de levés tôt et de couchés tard se laisse transporter religieusement en bus jusqu’à la longue plage de Rimini. À cette heure les parasols sont repliés et les transats abandonnés. Seuls deux ou trois nageurs matinaux côtoient un petit groupe de jeunes venu terminer sa soirée sur le sable. Notre groupe d’endormis se faufile en silence entre les chaises longues pour trouver place face à une longue digue.

Parmi ces rocs, là où éclate l’écume, des sculptures souples de matières aux reflets métalliques se cachent et se détachent de l’horizon. Un son résonne, le Diorama peut commencer. Bercé par les vagues et les nappes sonores profondes qui se superposent à une techno lancinante, le panorama se transforme imperceptiblement. Les formes minérales se déplacent, se regroupent ou s'étendent dans une extrême lenteur. Le soleil doucement se lève et sa lumière fait scintiller les tissus en les teintant d’une lueur pourpre et irisée. Diorama reprend le dispositif du même nom inventé par le père de la photographie Louis Daguerre : dans une salle de spectacle, une toile peinte s’anime par le son et la lumière pour un spectacle vivant sans humains. Les performeurs d’Ingri Fiksdal disparaissent, transformés en matières rocailleuses et la performance toute entière se fond dans le paysage rythmé par le lever du soleil. Dans une lutte contre le sommeil, caressé par la chaleur des rayons, le spectateur se noie dans un état de contemplation.

 

Crépuscule

Cette peinture pastel et rocailleuse continue de flotter dans nos esprits jusqu’au second rendez-vous, donné cette fois à la fin de la journée. Cette fois-ci, c’est vers les terres, sur un chemin serpentant dans les collines que le bus nous emmène, avant de continuer la route à pieds le long d’un sentier. Des sweats à capuches enfilés dans des buissons ou autour d’un arbre bordent le chemin tel des elfes en crise d’adolescence. Dans un silence religieux, le groupe est accueilli en cercle dans une clairière au pied d’un haut massif rocheux.

Night Tripper d'Ingri Fiksdal. p. Florian Rainer

Au centre de cet amphithéâtre de verdure, deux performeuses aux bras peints en blanc écaillé se placent dos à dos. En un seul corps une oscillation rituelle les fait tourner pas à pas sur elles-mêmes, le cycle ne s'arrêtera pas avant la tombée de la nuit, se modifiant seulement par la force de la répétition. L’entrée en matière est pénible presque irritante, mais sur les bord du cercle, un petit orchestre entonnent un début de rythme. Les sons métalliques d’une chaîne d’acier, vaporeux d’une boîte à soufflet, ou gutturaux d’un chant nordique épaississent et mystifient l’espace. La nuit tombe lentement, les formes s’effacent mais la musique perdure et sans prévenir, de derrière une forêt de bambous, s’élèvent des voix : un chœur de femmes entonnant une mélodie étrangement cathartique. Dans l’obscurité totale le rituel mi hippie mi magique s’achève sur un aperitivo partagé en pleine nature. Night Tripper co-signé avec le compositeur Ingvild Langgård et la scénographie Signe Becker, embrasse la tombée de la nuit comme une cérémonie à la lisière de la nature et de la culture.

Chez Ingri Fiksdal le spectacle déborde le temps de la représentation, se glissant dans les trajets, un repas, envahissant nos rêves et laissant flotter ses mélodies dans les esprits. Pour tous ceux qui pensent que l’œuvre d’art est une réalité intangible, imperméable aux événements, le festival Santarcangelo est là pour prouver le contraire. À l’image du travail de la chorégraphe norvégienne, la ville se transforme entièrement en scène d'expérimentation. L’art se mêle aux douceurs de l’été, s’invite à la table d’un restaurant ou entre les stands d’un marché aux puces jusqu’à révéler ses plus sombres visages au fond d’un bois. Santarcangelo crée l’expérience et embrasse le festival comme un potentiel.

 

> Diorama d’Ingri Fiksdal, les 6 et 8 septembre à Bodø, Norvège ; les 19 et 20 octobre, Bergen, Norvège