Le ménage dans la peau de Rébecca Chaillon © Sophie Madig
Critiques littératures Performance

DIRE

Pour cette première édition de DIRE, festival qui mêle littérature et performances, la scène nationale de Lille métropole La Rose des Vents collabore avec le festival Littérature etc. Un weekend de programmation qui fait cohabiter poésie, engagement et puissances féminines.

Par Marie Pons publié le 8 mars 2020

La soirée d’ouverture donne le ton, proposant dos à dos Le ménage dans la peau de Rébecca Chaillon et Viril, soit Béatrice Dalle, Virginie Despentes et Casey dans une mise en scène de David Bobée. Un tour de force pour déployer l’élan d’un festival ancré en bonne partie dans la mise en lumière du travail de femmes poétesses, performeuses, actrices ou philosophes et lorgnant de préférence vers des « littératures qui concernent tout le monde et/ou n’épargnent personne » comme le formule le projet de Littérature etc.

Une forte odeur d’eau de Javel agresse les narines quand on entre dans la salle. Le ménage dans la peau colle aux muqueuses. Rébecca Chaillon à quatre pattes récure la surface du plateau avec vigueur, utilisant ses propres vêtements pour aseptiser l’espace. Aurore Déon l’accompagne, passe la serpillère, debout. Deux femmes noires en train de faire le ménage devant un parterre aussi blanc que la couleur du tapis de danse : la perspective est posée. Le corps de Rébecca Chaillon éprouve à son tour un traitement douloureux qui fraye entre le nettoyage et le soin. Le whitewhasing est ici performatif : sa peau est enduite d’un beurre blanc, son crâne doté d’extensions tressées qui, arrimées au cuir chevelu, tracent des lignes qui barrent l’espace. Aurore Déon s’occupe du corps assis de Rébecca Chaillon, entre l’image d’une nourrice et d’une esthéticienne acharnée. 

La performance procède par la convocation d’une foule d’images, qui en surimpression viennent peu à peu épaissir les représentations du corps des femmes noires, en déplier les clichés, et retourner la situation. Des pages arrachées à des magazines de mode et épinglées dans l’espace montrent des images de femmes à la beauté idéalisée – pas trop noires, pas trop grosses, valides, aux cheveux lissés et brillants. La transformation ultime est opérée par Aurore Déon, transformée en sorcière scintillante à coup de pigments et de paillettes appliqués sur son corps à présent torse nu. Le texte - magnifique – qu’elle adresse alors, découpée dans la lumière, met en perspective exotisation, marchandisation et la réification du corps noir féminin dans une ultime manifestation de puissance. 

 

Viriles

Terminant sur cet éclat lumineux on se prépare à entrer dans le rouleau-compresseur annoncé qu’est Viril. Compilation d’extraits choisis de textes féministes, plus ou moins connus, incarnés par la présence intense – le mot est faible – de trois performeuses engagées : Despentes, Dalle, Casey. Dans une scénographie de concert, avec instruments et pieds de micro dressés, podiums noirs qui créent une circulation pour entrer et sortir entre les morceaux, les musiciens du groupe rock Zëro chauffent l’ambiance alors qu’arrive Béatrice Dalle. Les mots qui sortent de sa bouche sont les premières phrases de King Kong Théorie essai coup de poing de Virginie Despente, sorti en 2006. La musique enfle, vient presque couvrir les mots de l'autrice, c’est dommage. Et c'est ce que l’on reproche à l’ensemble : un besoin de surligner en permanence ce qui est en lui même d’une puissance de feu. On entrevoit ce qu’aurait pu être la performance débarrassée des tics de mise en scène de David Bobée : la lumière ardente avec pléthore de projecteurs chauffés à blanc qui nous aveugle progressivement, la musique trop présente, qui appuie à fond sur la pédale rock. Alors que tout est déjà dans l’implacabilité des propos, la puissance dévastatrice, la drôlerie acide ou le tranchant des textes d’Audre Lorde, de Valérie Solanas ou de Monique Wittig. Certains passages sont cependant particulièrement réussis dans leur façon de faire passer le texte : Casey interprétant La Balle de Paul B. Preciado, Despentes lisant la belle et dure lettre de la militante communiste et lesbienne Leslie Feinberg Chère Theresa.

 

Viril de David Bobée p. Gilles Vidal

 

Coups de fil...

La mise en circulation et le partage de paroles et de textes hérités d’autrices se poursuit au cœur du weekend. À l’image de l’ingénieux projet de Julie Gilbert, La bibliothèque sonore des femmes. Disséminés dans l’enceinte de La rose des vents, plusieurs combinés téléphoniques colorés nous appellent et lorsqu’on décroche, nous mettent en relation avec Virginia Woolf, Susan Sontag, Paulette Nardal ou Grisélidis Réal. On entend alors un monologue proféré au creux de notre oreille, par les voix inquiètes ou passionnées de ces femmes de lettres dont la pensée est mise en mots par cinq collègues contemporaines : Dorothée Thébert, Marie Fourquet, Florence Minder, Marie Louise Bibish Mumbu et Julie Gilbert. 

Un peu plus loin, Lydie Salvayre est venue nous parler de la vie et de l’œuvre de Simone Weil dans le cadre du projet Les Parleuses, initié par Aurélie Olivier, directrice de Littérature etc. Lydie Salvayre nous fait passer par Hannah Arendt et Bernanos, insistant sur l’austérité, la frugalité, ou la radicalité des écrits de Simone Weil. La romancière rappelle l’engagement humaniste profond de la philosophe, son militantisme aux côtés des grévistes, constatant le corps épuisé en scrutant la condition ouvrière de l’intérieur en travaillant à l’usine.

 

 

La bibliothèque sonore des femmes de Julie Guilbert p. Julie Guilbert

 

... et coups de couteau

Poètes-performers contemporain.es prennent le relai. Bérangère Pétrault taille un portrait au couteau de la figure du père dans Autodéfenses, au fil d’une lecture-performance toute en ironie décapante et fausse candeur, où sous le calme apparent bout une vraie rage. Valérie Solanas, après avoir déployé son Scum manifesto par la bouche des interprètes de Viril revient dans celle de Bérangère Pétrault, comme figure et amie de lutte. Cette dernière pose au détour de son auscultation de bonnes questions qui résonnent avec le programme dans son entier : pour quelles raisons connaît-on le nom d’une femme ? Sa réponse : Valérie Solanas parce qu’elle a tiré sur Andy Warhol, Virginia Woolf parce qu’elle est devenue folle. Redonner du poids à chaque mot lancé, retrouver du tranchant, voilà le projet bien incarné de la performeuse.

Autre pépite et vraie découverte, la poésie et la présence de Simon Allonneau, poète-athlète né à Lens dans les années 80, collaborateur de Laura Vazquez, notamment au sein du duo TSUKU. Yeux un peu écarquillés, pieds bien plantés, Simon Allonneau délivre une poésie articulée en phrases courtes et percussives, des poèmes ramassés en quelques lignes écrites sur feuilles volantes. Il égraine, presque d’une voix atone, des éclats drôles, dramatiques, ou les deux à la fois, et repart comme il est arrivé, franchement, une fois le dernier aphorisme décalé prononcé. Une vraie veine poétique qui donne envie de le lire davantage - La Vie est trop vraie et Les Fils co-écrit avec Laura Vazquez - et de le revoir en action.

 

> Festival DIRE a eu lieu du 31 janvier au 2 février à La rose des vents, Villeneuve d'Ascq

Viril de David Bobée avec Béatrice Dalle, Virginie Despentes, Casey le 27 mars au théâtre plein air Champsfleury à la Réunion ; du 12 au 16 mai au Théâtre de la Foudre CDN de Rouen Normandie à Petit-Quevilly ; le 1er juillet au Centre Pompidou à Paris.

> Les Parleuses à écouter en ligne ici