Diverti Menti de Maud Blandel © Gregory Batardon
Critiques Danse Musique

Diverti Menti

Diverti Menti, la dernière création de la chorégraphe Maud Blandel présentée à l’Arsenic, convie Mozart en maître de cérémonie. Sur les compositions légères et joyeuses du virtuose, quatre instruments - dont un corps - entament une polyphonie effrénée. Un vrai divertissement, au sens noble du terme.

Par Léa Poiré publié le 28 janv. 2020

Un grand piano à queue, un imposant tuba argenté et une guitare électrique patientent dans la pénombre. Entrés par l’arrière de la scène, trois hommes et une femme fondent vers les instruments disposés en arc de cercle, tel un cabinet confiné pour musique de chambre. Glissée entre le pianiste et le guitariste, la jeune femme, pieds plantés dans le sol, ferme les yeux. Son instrument à elle, c’est le corps. Au loin, un tas de sable blanc chute du plafond, tranche la salle de toute sa hauteur sans interruption. La course contre le temps peut commencer.

 

Musique de plaisirs

Aux premiers sons jaillissent les premiers pas, ramassés, serrés, presque sautés. Sons et mouvements s’accordent et s’harmonisent sans jamais trouver de point fixe, et ce jusqu’à laisser advenir une mélodie joueuse, un rythme martelé : des Divertimento. Très en vogue au XVIIIe siècle, le genre accompagne de sa légèreté les dîners et événements sociaux. Une musique qu’on entend d’une oreille mais qu’on n’écoute jamais vraiment, telle une cousine éloignée de la musique d’ambiance ou de celle d’ascenseur.

Ici, c’est une réorchestration aux saveurs électroniques du célèbre Divertimento K. 136 de Wolfgang Amadeus Mozart qui est donnée à nos sens par trois solistes de l’ensemble Contrechamps de Genève et la danseuse Maya Masse. Celle-ci, les yeux clos, entame des petits cercles, retours en arrières, croisement de pieds, déséquilibres, envolées de bras entraînés par la force de son centre de gravité tenu serré. On croit reconnaître là les pas revus et digérés de la tarentelle, cette danse populaire du sud de l’Italie qui guérit de la morsure de tarentule. Une danse dont la chorégraphe Maud Blandel s’est emparée dans sa précédente création Lignes de Conduite, toute en sautillements cadencés et voltes exécutées sous le regard sacré de trois larges cloches d’église, suspendues et manipulées par quatre interprètes dont Maya Masse. Ici, dans Diverti Menti, avec trois partenaires de jeu différents, la danseuse nous emmène dans l’apparente futilité d’une musique et d’une danse entièrement dépouillées de narration, composées pour nous séduire, nous divertir.

 

Diverti Menti de Maud Blandel p. Cyril Prochet

 

La fin du sablier

Mais le divertissement n’interdit pas l’émotion. Musique et danse sonnent comme une tempête, des flux et reflux débordant de notes et de gestes, un déferlement de vagues qui nous écrasent. Puis c’est une houle plus lente qui apaise le tout par à-coups. Dans une lumière orangée, le corps de la danseuse alors se raidit, ses mains s’entrechoquent en un claquement sonore qui s’invite dans la partition tout comme les gestes réflexes des musiciens se glissent dans la danse. Pour clore ce divertissement, la danseuse ouvre enfin les yeux, mais constatant que le sablier n’est pas écoulé, le quatuor remet le couvert, répétant à la lettre leur ultime moment. Jusqu’à ce que le temps ne se fige enfin en une dune dorée.

On pourrait se dire que les relations entre danse et musique ont été largement épuisées, qu’il n’y a plus rien à ajouter tant elles ont été explorées notamment par la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker, passée maîtresse dans l’art de faire voir la musique et écouter la danse. Pourtant, avec sagesse, Maud Blandel réussi à tirer son épingle du jeu, en s’inquiétant de la nature profonde de ce divertimento signé Mozart. Avec des gestes simples et une musique parfaitement interprétée, Diverti Menti prend ainsi le divertissement très au sérieux, en mettant sur le devant de la scène une pure musique classique autrefois distrayante et aujourd’hui dite savante.


> Diverti Menti de Maud Blandel a été présenté du 22 au 26 janvier à l’Arsenic, Lausanne, Suisse ; le 29 janvier au Théâtre des Bernardines dans le cadre du festival Parallèle à Marseille ; du 18 au 22 mars à l’ADC Genève, Suisse