Pauline Bastard, Alex. Pauline Bastard, Alex. © Photo : Mélanie Pottier.
Critiques arts visuels

Docteur Frankenstein

Pauline Bastard

Défaire et faire est le projet de Pauline Bastard. Après « les états de la matière », un ensemble de vidéos qui montre la démolition, petit à petit, d’une maison acquise dans les Landes et la dispersion de ses ruines dans le paysage alentour, l'artiste matérialise, pour son exposition personnelle au Collège des Bernardins à Paris, Alex, un énigmatique personnage sans passé. 

Par Alain Berland publié le 27 oct. 2015

Il y avait Ann Lee de Pierre Huyghe et Philippe Parreno, il y aura Alex de Pauline Bastard. Ann Lee était une jeune fille avatar, choisie, en 1999, sur un catalogue de mangas japonais. Une héroïne en deux dimensions, qui échappa à l'industrie culturelle pour vivre, l'espace d'un moment mélancolique, dans le champ artistique où elle fut cédée à d'autres artistes pour quelques vidéos de plus.

Alex est un homme, mature et vivant. Inventé par Pauline Bastard, il s'est incarné officiellement le 10 juin 2015, grâce à une déclaration à la préfecture de police de Paris, qui a officialisé le nom d'Alex Todo. Entouré d'un avocat, d'une psychanalyste, d'une anthropologue, d'une philosophe, d'une styliste, d'un interprète et d'une scénariste, Alex est devenu une personne physique et morale qui doit apprendre à exister à l'aide des différentes expertises coordonnées par Pauline Bastard.

Le propos peut sembler abscons, difficile à saisir à une époque où l'immédiateté de sens est la règle. Où le choc émotionnel doit être instantané et déclencher une pulsion immédiate d'achat chez le collectionneur. Avec Pauline Bastard, il faut prendre le temps de s'installer, de regarder, d'écouter les nombreuses vidéos, parfaitement cadrées, dont l'ensemble dure plus de cinq heures. Dans l'ancienne sacristie des Bernardins, on observe sur plusieurs écrans, un peu comme sur le principe de la série, les aventures d'un homme qui cherche à construire un pur présent. Un présent continu, sans passé, sans avenir, sans aucun des habitus qui nous permettent de composer avec les aléas de la vie en société.

Pendant plusieurs mois, le comédien François Sabourin, tente d'être un individu sans mémoire. Il échange avec, entre autres, une psychologue, un maître bouddhiste, un déménageur, un opérateur téléphonique. Des scènes de la vie quotidienne intrigantes, souvent cocasses, dans lesquelles Alex cherche à découvrir son corps, ses sensations ; à s'orienter, à se mouvoir, à réagir, à interpréter ce qu'il est mais aussi ce qui est commun aux catégories sociales qu'il traverse. Dans ce système de dispositions réglées pour parler comme Pierre Bourdieu, Alex est un naïf qui écoute, danse, dialogue, se fait masser et répond à son banquier qui l'interroge sur le projet professionnel qu'il veut, tout simplement vivre. C'est ce très beau projet, toujours utopique mais formidablement émancipateur que met en scène Pauline Bastard dans un très simple mais très efficace dispositif scénique. Comment vivre en société tout en s'affranchissant des normes de l'usage ordinaire ? Comment réinventer son parcours de vie en s'ouvrant à soi-même et aux autres ? Tout cela à un moment où triomphent les algorithmes, ces méthodes scientifiques qui traquent nos comportements pour nous contraindre davantage. Il n'y a pas de réponse autoritaire chez Pauline Bastard, il n'y a que des rencontres bienveillantes qui déjouent les sujetions et les présupposés et pour cela l'exposition au Collège des Bernardins restera dans nos esprits comme un très émouvant moment d'émancipation.

 

Pauline Bastard, Alex, commissariat de Gaël Charbau, jusqu’au 13 décembre au Collège des Bernardins, Paris.