David Višnjić Kultur de El Conde de Torrefiel © David Višnjić
Critiques Pluridisciplinaire

Donaufestival

En pleine campagne autrichienne, l’ambitieux Donaufestival conjugue harmonieusement, le temps de deux week-end printaniers, une programmation musique, théâtre, films et arts plastiques, pour réfléchir aux impasses de la vie en société. Mais, dans le fond, y vivons-nous vraiment, « en société » ?

Par Thomas Corlin publié le 20 mai 2019

La présence de manifestations culturelles pointues dans des environnements qui leurs sont totalement étrangers produit parfois une incongruité quasi-décadente. En France, le contraste a souvent lieu avec un cadre socialement défavorisé, mais au Donaufestival en Autriche, il se fait avec Krems, bourgade toute bourgeoise de 30 000 âmes, connue pour son université d’élite, sa prison de délinquants sexuels sous haute surveillance, ses dégustations de Rieslings de renommée, et l’équivalent en équipements culturels d’une ville française de 200 000 habitants.

Anciennement dédié aux arts de rue, le festival s’est transformé dans les années 2000 lorsque les autorités (d’extrême droite) ont investi massivement dans la décentralisation, et que sa direction artistique a été confiée à une partie de l’équipe du Festwochen (équivalent viennois du festival d’Automne en plus fun, et au printemps). Un tel contexte donne donc un certain piquant à ses performances provoc’, ses concerts de drone, sa parité genre/ « race » exemplaire, son discours sur les tiraillements contemporains de la société, et sa jauge max hyper-intimiste de 900 personnes, tout juste atteinte le soir où jouait le groupe allemand Apparat, tête d’affiche musicale.

 

New society ?

Ce vœu (ou cette injonction ?) exprimé par le slogan New Society, thématique de cette édition, le festival nous permet de s’en détourner via différentes formes d’évasion, toutes de haute volée, à commencer par ces cavernes mentales que creuse la frange la plus ténébreuse de la scène électro : le kraut-goth de Rakta, le broken-beat projeté avec une gestuelle magnétique de la turco-berlinoise Hüma Utku, la fissure tellurique qu’entrouvre la Suédoise Lisa Stenberg en se restreignant pourtant à un langage presque archaïque, le théâtre d’expiation noise du duo écossais Guttersnipe, ou encore les grande vagues tragiques, certes un peu pompières, du dark-ambientiste Rafael Anton Irisarri.

Heureusement, un très bon versant dancefloor nous tire de ce dolorisme monochrome, avec les grooves amputés du britannique Grim Lusk, la mitraille électro-gaber de la Belge-congolaise Nkisi, ou, côté pop, le karaoke Prince-esque de l’Américain Yves Tumor, ou la désopilante performance de la Sénégalo-koweïtienne Fatima Al Qadiri qui, à travers des visuels sculpturaux et son personnage de diva du Golfe, Shaneera, compose une satire excitante de la fétichisation de la marchandise. Pour que l’offre musicale soit complète, place est aussi faite à des voix plus lyriques, comme celle de l’Américaine Eartheater, triturée au laptop d’un côté et folk papillon de l’autre, ou à la poésie new-yorkaise sur fond de jazz brisé de Moor Mother (avec le groupe Irreversible Entanglements), et au prêche de Kate Tempest, rappeuse britannique qui ose un registre pastoral qui se serait avéré impardonnable si elle ne l’assurait pas aussi parfaitement.

 

Fatima Al Qadiri p. David Visnjic/donaufestival

 

À l’opposé de tant de fun et de candeur, Donaufestival tente des postures plus cyniques ou désabusées qui font grimacer. En exposant le business pyramidal qui propulse puis accule les célébrités du live-stream en Chine, People’s Republic Of Desire du Sino-américain Hao Wu semble se délecter de la misère d’une classe ouvrière qui s’auto-exploite sous couvert d’entertainment démocratisé, le tout dans un déballage de social porn télévisé à l’image des plateformes en ligne que le documentaire croit dénoncer en nous filant la nausée.

 

Pessimisme creux

Une autre jubilation, tout aussi douteuse, agite Possessed, agaçant patchwork arty signé par le collectif Metahaven et le hollandais Röb Schroder, quelque part entre un Chris Marker de l’ère Instagram et le crypto-complotisme du Hypernormalisation d’Adam Curtis. C’est celle de millenials en école d’art, privés d’utopie mais ivres de leur propre désenchantement narcissique, qui, sans pudeur, mettent côte à côte leur aliénation technologique et les conflits armés du Moyen Orient, et dont l’eschatologie ressemble à un after-show de Fashion Week berlinoise sur un aéroport désaffecté.

Leurs « found footages » de catastrophes naturelles communiquent d’ailleurs avec ceux qu’utilise Steve Bannon dans ses propres documentaires, décortiqués avec plus d’application qu’ils n’en méritent dans A Propaganda Retrospective, ambivalente installation pédagogique de Jonas Staal dans le Musée de la ville. L’artiste hollandais entend y déjouer les tactiques propagandistes de l’alt-right en étalant dans des vitrines d’exposition les films (hilarants) et la carrière de l’ancien « conseiller exécutif » de Donald Trump, dont on apprend, en fin de compte avec intérêt, qu’il a monté un prototype d’écosystème en cas d’urgence climatique (ça a mal tourné) et qu’il a remis en scène le procès de Rodney King sur un texte de Shakespeare (ça serait présentable en festival). Le traitement de ce matériau étant si léger, voire laudatif à son insu, que seul le déplacement de l’œuvre du lobbyiste dans un cadre muséal semble faire office de subversion, en cela qu’il met au défi le regard critique a priori sollicité dans un tel lieu. Hélas, Saal a beau militer sincèrement, dans un de ses textes, pour la mise en œuvre d’un contre-langage à l’ère où « l’exposition de faits réels ne suffit plus », sa petite démonstration n’y contribue guère – et ce n’est donc pas non plus auprès de la crème des hipsters désincarnés de Possessed qu’il faudra le chercher.

 


A Propaganda Retrospective de Jonas Staal p. David Visnjic/donaufestival

 

Au pessimisme creux de ces tableaux, on préfère les constellations de l’Autrichien Johann Lurf, qui colle bout à bout dans un film, façon Christian Marclay, toutes les séquences de ciel nocturne qu’il a pu prélever dans plusieurs décennies de cinéma grand public (on va tout de même de 2001 à Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?). En s’arrêtant sur ce segment cosmique de l’imaginaire collectif, Star pointe l’étonnante universalité de certains signes, prend une belle hauteur sur le thème de la vie en société, et propose un objet filmique ludique et fascinant. Mais la réponse la plus définitive à ces sempiternels questionnements nous est servie sans ménagement par El Conde De Torrefiel, qui tendent un réjouissant piège au format festival à l’occasion d’une création pour Donau. Dans un dispositif dissociatif à souhait, les indécrottables Espagnols isolent d’emblée leur public (limité à 100 personnes) en leur vissant un casque sur la tête pour leur diffuser un monologue intérieur de cultureux urbain sarcastique dont ils ont le secret, et le pose sur des petits coussins devant une reconstitution de casting porno exécuté par un couple de professionnels du X qui baise donc en direct devant lui. Il en faut probablement plus pour bousculer les citoyens d’un pays qui a connu les Actionnistes viennois et légalisé la prostitution, mais un léger malaise flotte tout de même, et ne fait que participer à l’efficacité de ce geste aussi con que nécessaire, et dont la clef se trouve dans le titre : Kultur. La société, ses arts et ses petits fantasmes, peuvent donc bien aller se faire voir.

 

> Donaufestival a eu lieu du 26 avril au 5 mai ; Etoile de Johann Lurf le 18 juin au Studio des Ursulines à Paris