<i>Magnificences à la cour de François Ier</i> de Denis Raisin Dadre, Philippe Vallepin et Hubert Hazebroucq Magnificences à la cour de François Ier de Denis Raisin Dadre, Philippe Vallepin et Hubert Hazebroucq © Laurent Geneix.

Doulce France

Avant le Roi-Soleil, créateur de l’Académie royale de danse, avant Louis XIII, il se trouve que François Ier a été, lui aussi, grand adepte de danse. Il a, le premier, invité les artistes italiens à créer ou à contribuer aux bals, aux fêtes et aux Magnifiscences données à sa cour...

Par Nicolas Villodre publié le 24 nov. 2015

 

Une haie de bambous ou, plus exactement, de bobards en bois précieux, composée, précisément, de bombardes, doulçaines et flûtes de tous calibres, orne le fond de scène du Grand Théâtre de Tours, attendant d’être agies par des instrumentistes en réserve produisant des ombres chinoises et des silhouettes d’un autre âge. Appert en trois « d » une joueuse de guitare format ukulele accouplée à un tambourinaire. Elle de sombre affublée, lui de clair. Se mettent en place puis en branle – au sens propre du terme – et ne tardent à passer à l’acte danseurs et autres membres de l’orchestre. Commence alors la fête, sous la forme d’un spectacle à l’italienne intitulé Magnificences à la cour de François Ier, que n’auront de cesse d’animer la guitariste et sonneuse de luth (la virtuose et imperturbable Pascale Boquet); Mr Tambourine Man himself (Bruno Caillat); leurs suppléants ou associés, d’inépuisables souffleurs (Elsa Frank, Adrien Reboisson, Jérémie Papasergio, Denis Raisin Dadre) formant orgue humain, jonglant avec nombre de flûtes colonne dépourvues de tout rivet de sangle ou de harnais, difficiles à caler, réalisées par le facteur Henri Gohin sur le modèle de celles de Rauch von Schrattenbach; deux complémentaires chanteurs (la soprane Véronique Bourin et le ténor Hugues Primard); sans parler d’un quatuor d’excellents danseurs (Gloria Giordano, Annabelle Blanc, Olivier Colline et Hubert Hazebroucq). Cet opéra – ou, plus simplement, cet ouvrage – est co-signé par Denis Raisin Dadre, à la direction musicale, Philippe Vallepin, à la mise en scène et Hubert Hazebroucq, à la chorégraphie.

 

Harmonium humain

L’ensemble musical Doulce mémoire, sis à Tours, se consacre depuis vingt-cinq ans à faire revivre le patrimoine et, surtout, l’esprit de la Renaissance. Puisant dans les répertoires de l’Écurie du roi et de la Chambre du roi qui étaient chargés en leur temps d’éperonner et d’impulser les souveraines réjouissances, la création Magnificences à la cour de François Ier nous restitue les musiques, les chants et les danses comme suit. Bal à la Cour, une suite de branles allant du simple au double, passant par le « gay », ceux de Champagne et de Poitou, se concluent par un tourdion. La Bataille, sachant que la guerre était à la fois thème guerrier et genre chorégraphique martelé au tambour, est rythmé par la pavane et la gaillarde. Diverses « danses récréatives » (pour reprendre l’expression d’Arbeau) : Le Jeu du bouquet alterne chant et allemandes (Madame Lucette, allemande VI & IV, allemande d’amour), l’Enlèvement (sujet qui, dans sa version orientaliste, inspirera Mozart). La Chambre du Roi proprement dite, musique de chambre, s’il en est évolue sur un tempo de Pavane et sur une ballade mélancolique. Le récit de Diane et Vénus (pas de Renaissance sans allégorie mythologique!), est décliné au moyen d’une gaillarde et de trois passemezzes sur des airs à l’italienne. Une Fête paysanne est, comme il se doit, « grotesque » – avec la danse du « fagot », une Hoboecken Dans et une Spagna. Un concours de danse composé d’une Morisque (intermède prisé dont parle Lope de Vega dans son Maître à danser) et de Branles d’Écosse. Une Danse macabre, routine typique de la Renaissance italienne, que vivifie, si l’on peut dire, une gaillarde faisant songer aux Vanités de la peinture hollandaise. Et, last but not least, l’Harmonie des Sphères, avec des pas, des poses et des gestes symbolisant le mouvement des étoiles, se développe au rythme d’un passemezze et sur des paroles de sagesse...

Magnificences à la cour de François Ier de Denis Raisin Dadre, Philippe Vallepin et Hubert Hazebroucq.Photo : Laurent Geneix.

Directeur musical, metteur en scène et chorégraphe ont, d’un commun accord, choisi d’enchaîner, sans temps mort, cette série de tableaux, par eux ordonnés au mieux. Une succession qui ne relève ni du hasard en général, ni du Yi King, cher à John Cage en particulier, même si l’astuce diégétique du tirage de cartes du tarot – ayant une fonction purement transitionnelle – peut le faire accroire. Le spectacle de la sorte constitué, avec une dizaine de thèmes et plus d’une quarantaine d’airs ou de chansons mimées ou mises en danse, est d’une étonnante richesse musicale et/ou rythmique. Leurs auteurs et acteurs expriment tout autant de sensations et de sentiments. Les effets théâtraux sont des plus discrets. Les actions progressent par variation, fluctuation, association et aussi par oxymore, contraste, opposition. Nous est offert, un panorama exhaustif des airs et des pas à danser qui nous sont parvenus, via des témoignages, des descriptions, des images, des traités de danse comme l’Orchésographie de Thoineau Arbeau – le premier à décrire avec précision aussi bien branle qu’allemande, gavotte, canarie, courante, gaillarde, morisque, pavane, volte, bouffon, matachin, basse-danse, tourdion.

 

Belle dance de jadis

Hubert Hazebroucq, que nous avons vu tenir le rôle du roi dans la version de Christine Bayle et Patrick Blanc du Ballet de la Merlaison (dont Louis XIII est l’auteur, le compositeur et fut premier danseur), est passé chorégraphe, remontant au plus loin à partir des fondements baroques légués par Francine Lancelot à des disciples qui mériteraient d’être soutenus et programmés par des institutions comme l’Opéra de Paris, jusqu’au temps de la Renaissance dite française. Ainsi que le note Nathalie Lecomte dans l’ouvrage qui vient de paraître, Entre cours et jardins d’illusion, « L’année 1453 est généralement retenue pour marquer la fin du Moyen Âge, car elle correspond, d’une part à la fin de la guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre et, d’autre part, à la prise de Constantinople par les Turcs et donc à la fin de l’Empire romain d’Occident. »

Nous avons été sensible non seulement à la guitare Renaissance, au luth et aux tambourins, mais également à la dextérité des autres musiciens, qui passent avec aisance d’un instrument à l’autre, pour la plupart de format malabar, à une collection de hautbois, bassons, flûtes, tournebouts; réceptif aux accords entre eux et le chant de la soprano et du ténor ; attentif au jeu théâtral de ce dernier comme au jeu de jambes de la chanteuse formant duo avec un grand hautboïste nullement égoïste ; impressionné par les admirables costumes signés Jérôme Bourdin, coupés dans des tissus gracieusement fournis par les soieries Jean Roze fondées au XVe siècle. Ici, la création véritable dépasse la simple recréation, restitution ou reconstitution – pour autant que ce travail soit simple – du chorégraphe Hazebroucq. L’élégance « naturelle » de la danseuse italienne Gloria Giordano n’a rien à envier à la délicatesse d’Annabelle Blanc qui avait su finement se substituer à Gudrun Skamletz dans La Merlaison vue à Versailles, ou au brio technique d’Olivier Colline, danseur baroque idéal. À Tours, ce soir-là, la douceur était angevine.

 

Magnificences à la cour de François Ier de Denis Raisin Dadre, Philippe Vallepin et Hubert Hazebroucq a été présenté le 18 novembre au Grand Théâtre de Tours.