Easter Easter © D. R.
Critiques Musique

Easter, aliens scéniques

À rebours de l’accélérationisme qui postule l’irréversibilité du système néolibéral, le duo de pop électro s’adonne à un minimalisme hypnotique qui célèbre la lenteur et transforme l’action la plus banale en antidote. À découvrir à Lafayette Anticipations dans le cadre du festival Closer Music. 

Par Alain Berland publié le 21 janv. 2019

Pour ceux pour qui Easter est une découverte, l’écoute de leurs chansons s’apparente très souvent à un choc. En juin 2016, j’ai eu l’opportunité de voir Easter à la Volksbühne, le célèbre théâtre de Berlin encore dirigé, à cette époque, par Franck Castor. C’était durant le week-end de vernissage de la 9e biennale mise en espace par Dis magazine. Une série d’expositions très corporates, infiniment froides et composées par un quatuor de commissaires new-yorkais qui proposait, entres autres actions, de créer des résidences d’artistes dans les Starbucks, et qui avait même choisi d’exposer dans une école de management. C’était aussi au moment ou deux jeunes thésards anglo-saxons postulaient l’irréversibilité du système néo-libéral sous le nom d’accélérationnisme. À l’opposé de cette course en avant revendiquée et assumée, Stine Omar et Max Boss, les deux membres d’Easter proposaient la musique pop électro de la décélération. Une sorte de tempo somnambulique avec des mélodies électroniques lentes et entêtantes, presque hypnotiques, comme sous kétamine. Le tout avec une attitude scénique « oxymorique » entre présence et absence, quelque chose d’indéfinissable qui évoquait l’attitude des zombies.

 

 

Pour le critique d’art Thibaut de Ruyter qui m’a invité à les entendre « Easter a assimilé les canons de notre époque, sont devenus célèbres en utilisant Facebook, Instagram et Bandcamp. Ils pratiquent l’art de la pose, affichent leur image de jeunes gens parfaits de manière glaçante, mais leurs paroles sont d’étranges cauchemars hantés. Ils sont faussement réels et romantiquement virtuels, à l’image de notre millénaire. » Pour ma part, il reste le duo minimaliste le plus percutant depuis les américains de Suicide. C’est ainsi que les textes racontent des visions de bébés aliens, de soja, de champignons nés à partir de crevettes. Que leurs albums ont des titres aussi improbables que New Cuisine part 1 et New Cuisine part 2. Que leurs clips se déroulent dans des galeries d’art où le duo se coiffe, se pousse dans un fauteuil à roulettes, coupe des fruits, mange une banane. Un ensemble d’actions ordinaires, effectuées au ralenti qui fait penser à la banalité des premiers spectacles de Philippe Quesne ou à l’ordinaire transfiguré d’un binôme suisse, issu des arts visuels cette fois-ci, Fischli and Weiss. L’usage revendiqué du quotidien, du presque rien, leur façon peu commune, d’inviter leur public à boire un verre au bar du coin, la volonté affichée de célébrer la lenteur font de leurs chansons le parfait antivirus aux tourbillons des signaux électroniques et à la bureaucratisation des esprits. 

 

> Easter, le 25 janvier à Lafayette Anticipations dans le cadre du festival Closer Music, Paris