Felipe Ehrenberg Felipe Ehrenberg © p. Lourdes Grobet
Critiques arts visuels

Éditions indociles

Dans le cadre de sa programmation dédiée au livre d'artiste, le CAPC de Bordeaux déroule les cinq ans d’activité de la maison d’édition indépendante anglaise Beau Geste Press. Parcours historique et imprimé ponctué de sculptures métallisées. 

Par Séréna Evely publié le 19 avr. 2017

« Notre presse n’est pas une entreprise c’est un style de vie. »

La Beau Geste Press a toujours refusé de se subordonner et a prospéré en périphérie. En se mettant volontairement au début des années 1970 à la lisière des grandes villes et des centres artistiques, le groupe (formé par le couple d’artistes mexicains Martha Hellion et Felipe Ehrenberg et par David Mayor, Chris Welch et Madeleine Gallard), expérimente de nouveaux procédés de création graphique. Une communauté à géométrie variable « de duplicateurs, d’imprimeurs et d’artisans » – dont le portrait est brossé au CAPC grâce à des photos personnelles d’archives, extraits d’interviews, dessins, éditions et objets originaux – installée dans une ferme anglaise, à Langfort Court South.

 

Production sans pression

La détermination de la maison d’édition Beau Geste Press à se tenir idéologiquement et géographiquement à l’écart lui a octroyé une autonomie, un engagement et une liberté qui auraient été inenvisageables au sein d’un grand centre artistique. Ni mécène, ni subvention : la presse ne subit aucune pression ! « La principale raison pour laquelle nous (ou quiconque) avons créé notre propre presse, c'était pour en finir avec toutes ces conneries pernicieuses comme le fait de devoir soumettre des œuvres "pour appréciation" ; et avec le stress que cela entraîne. » (extrait d'une lettre de Felipe Ehrenberg à Paul Brown, le 5 juillet 1972). Les productions et tirages sont donc limités et permettent l’essor d’une économie créative, d’un savoir-faire artisanal et la démonstration d’une véritable passion pour les outils du design graphique. Papiers, inserts, typographies, reproductions manuelles ou automatiques… : la question de la technique est au cœur de chaque projet et se retrouve soulignée dans la trame de l’exposition.

Construite en deux parties, cette dernière questionne l’histoire de la création graphique, de sa reproduction et de sa diffusion. Dans un premier temps, elle met en lien des créations issues de la presse avec des sculptures de Xavier Antin, interrogeant la matérialité des outils d’impression et de révélation des images, puis offre, dans un second temps, un prolongement théorique et participatif.

Les 75 livres, flyers, et tracts exposés, objets complexes, complets, aux qualités formelles et techniques incontestables, se répondent dans un parcours linéaire et un accrochage chronologique mêlant photos, reproductions et objets présentés à plat dans des vitrines. À la difficulté et l’éventuelle frustration de mettre en exposition des objets par essence destinés à être ouverts, touchés, feuilletés, le CAPC répond par la production et la diffusion de « livres filmés » qui mettent en scène des manipulations et valorisent le brillant d’un papier ou la souplesse d’un format.

La retraite champêtre de la Beau Geste Press n’a rien à voir avec un retranchement, bien au contraire, c’est ce qui lui a permis de sortir de ses frontières territoriales et artistiques. Le groupe choisit avec qui, comment, où et sur quoi travailler. Cette autonomie a par exemple rendu possible la conception d’objets éditoriaux en immédiate réaction au coup d’état chilien de 1973. Ou dans le but de soutenir un artiste tchèque risquant la prison. En veulent pour preuve les huit opus de la revue artistique Schmuck « magazine irrégulier dans tous les sens du terme », essentiellement constitué de contributions engagées et dont chaque numéro est dédié à la scène locale d'un pays. Ce mode de vie et cette production, périphériques, permettent au groupe d’entrer en relation comme il le souhaite, et avant l’heure des réseaux sociaux et des échanges dématérialisés, avec le monde entier. Tout, de la conception à l’impression, en passant par une auto-promotion loufoque (d’ailleurs savamment ré-utilisée dans l’exposition par le biais de pitchs imprimés sur les cartels) est pensé, initié, conçu et envoyé de Langfort Court South. Ce qui nous semble aujourd’hui réalisable grâce à Internet l’était pour la Beau Geste Press grâce au réseau postal.

 

Du duplicopieur à l’imprimante jet d’encre

En faisant le récit de cette mise en réseau, parallèle aux grands marchés de l’art, l’exposition raconte une histoire des objets imprimés, de leurs médiums et de leur duplication. Ainsi, outre les éditions conçues par la Beau Geste Press, les objets en volume exposés (sculptures de Xavier Antin ou presse d’époque) font le lien entre les procédés traditionnels et la typographie générée par ordinateur, révélant le regard que l’exposition porte sur l’évolution technologique de l’impression. Ainsi, la Jardine Platen Press (presse victorienne originale utilisée par le groupe) clôt le premier espace de l’exposition tandis que « Just in time or a short History of Production», sculpture créée en 2010 par Xavier Antin, est présentée en introduction du second. L’œuvre met en scène une série d’imprimantes allant du Duplicopieur à pochoir breveté par Thomas Edison en 1880 (qui jette les bases de la démocratisation de l’édition) à l’imprimante jet d’encre Epson de 1976 (année qui voit aussi la dissolution de la Beau Geste Press) et mène au second espace de la galerie, plus participatif, dans lequel se déploie « Quelque chose de beau geste en commun ». Le cycle d’ateliers, d’interventions et de projets conduit par des collectifs, des artistes, des associations et des étudiants de Nouvelle Aquitaine, fait le lien entre les anciennes et les nouvelles générations de designers et d’imprimeurs. Il invite à questionner et expérimenter les formes d’action de la maison d'édition anglaise et tente de prolonger son esprit… Une certaine idée de l'école buissonnière.

 

> Beau Geste Press, jusqu'au 28 mai au CAPC, Bordeaux