<i>Réversible</i> de Bouziane Bouteldja, Réversible de Bouziane Bouteldja, © Gilles Rondot.

Egotrip inversé

Bouziane Bouteldja

Présenté dans le cadre du Festival International CDC à Toulouse le 7 février 2015, le premier solo de Bouziane Bouteldja, Réversible, se conçoit comme une œuvre autobiographique d’une grande intensité. Dénonçant les violences subies dans le bain culturel et religieux qui fut le sien, le chorégraphe livre une création grave et intimiste qui appelle à l’autocritique collective, sinon à la libération des corps et des esprits.

Par Anthoni Dominguez publié le 23 févr. 2015

À l’heure où l’emballement médiatique suscite un climat délétère à l’endroit de l’Islam – à grand renforts de reportages tentant de nous expliquer pourquoi tel jeune est parti vers la Syrie ou pourquoi tel autre s’est converti –, force est de constater que la voix de ceux qui sont « sortis » de la religion n’est que trop rarement entendue. Si le risque d’instrumentalisation de cette parole, à de basses fins idéologiques, est évidemment à craindre, elle n’en demeure pas moins essentielle car porteuse d’une critique formulée depuis l’intérieur de la sphère religieuse et culturelle. Ce besoin d’une autocritique, d’une catharsis, constitue la pierre angulaire du premier solo de Bouziane Bouteldja. À la croisée du vocabulaire hip-hop et d’une conception de la danse contemporaine construite aux côtés de Coraline Lamaison, la création du chorégraphe franco-algérien dévoile les tabous et les cicatrices véhiculés par une éducation au sein de laquelle la religion est omniprésente et inflige, volontairement ou non, son lot de violences physiques et morales.

 

Violence silencieuse

Le ton est donné dès l’ouverture du solo, alors que Bouziane Bouteldja joue une discussion avec sa mère derrière un rideau à fils, alternant les rôles avec une grande vivacité et un certain humour. Lui, encapuchonné dans un large sweat, figure un enfant un peu rebelle qui désire rejoindre ses amis en fin d’après-midi. Elle, femme au foyer algérienne, le questionne sur ses activités et souhaite connaître l’heure de son retour pour organiser le repas. Une scène banale, en France comme ailleurs, qui ne s’embarrasse pas de considérations culturelles ou religieuses. Pourtant, le petit Bouziane finit par traverser le rideau. Les années ont passé, il est désormais adulte. Lui, enlève sa capuche. Elle, se couvre les cheveux. C’est à cet instant que l’intention du chorégraphe se dévoile : d’une discussion banale entre une mère et son fils émergent les impératifs, les tabous, les pressions que la religion fait peser sur les épaules des deux protagonistes. Outre le fait que sa vocation de danseur désole sa mère, il tente d’expliquer pourquoi il s’éloigne d’une religion « qui ne [la] respecte pas et qui ne respecte pas [ses] sœurs », alors que celle-ci ne cesse de lui demander s’il compte se marier, tout en prenant soin de lui rappeler qu’elle coupera les ponts s’il venait à lui présenter une non musulmane. Avec une ingénuité feinte, Bouziane Bouteldja dévoile des éléments d’oppression qui, insidieusement, verrouillent le quotidien et toute possibilité d’altérité1.

C’est à l’issue de ces conversations que le corps commence à occuper l’espace, sur un tapis réfléchissant qui double le corps du chorégraphe à la manière d’un Janus tiraillé entre deux temporalités, deux personnalités. Le B-boy autodidacte développe ainsi un langage corporel pour le moins unique, un langage rigoureux fait de lignes, d’angles, qui rappelle la rigidité des carcans culturels et religieux, et si de rares figures au sol viennent parfois ajouter quelque souplesse à la danse, elles ont perdu le caractère explosif du hip-hop pour lui préférer une certaine lenteur et une grande fluidité. Le corps de Bouziane Bouteldja raconte certes une oppression collective, mais c’est en partant de ces éléments autobiographiques, très personnels et parfois tragiques, que le chorégraphe tente d’élargir son propos. Victime d’abus sexuels durant son enfance, lors d’un séjour en Algérie, dans un contexte où la pédophilie est taboue et où les familles portent rarement plainte, Bouziane Bouteldja tente de comprendre les frustrations et les dérives qui découlent d’un cadre de vie rigoriste où religion et culture s’entremêlent. Sans développer le moindre argument moral, Bouziane Bouteldja s’exprime en tant que victime, mais essaie également de prendre le point de vue de l’agresseur, comme dans cette vidéo projetée en fond de scène qui montre son dos, ou lorsqu’il fait face à son propre visage. Tournées par le réalisateur tarbais Juan Luis Doggy – coutumier d’un vocabulaire ultra-violent qui n’est pas sans évoquer Gaspard Noé – les projections ne donnent à voir ici aucune violence visuelle, traduisant au contraire une violence silencieuse et invisible, qui échappe de fait au spectateur qui ne connaît pas le passé du chorégraphe, à l’image de ces violences quotidiennes et banalisées que nous ne percevons pas.

 

Affranchissements

La question de l’accumulation des frustrations se retrouve également dans des tableaux moins tragiques, comme quand Bouziane Bouteldja raconte, avec son corps, celui de ces femmes qu’il a vu entrer en transe dans des mariages et des baptêmes, seules occasions pour elles de se libérer un instant sans crainte et sans honte. De la même manière, le chorégraphe raconte la prise de conscience de son propre corps au travers de la danse, notamment quand il s’est aperçu qu’il bougeait en boîte de nuit « comme un véritable go-go-dancer », alors qu’il menait une vie pieuse au quotidien – il ne manque d’ailleurs pas de faire remarquer que la manière qu’ont les hommes de bouger le bassin dans le monde arabe est assez féminine et sensuelle. C’est à ce moment que l’’enfant revient et ramène en dépit de ses cicatrices une légèreté retrouvée, une soif de libération plus que de liberté, la découverte d’un libre-arbitre qui sommeillait en attendant que la danse ne vienne le secouer. Toujours doublée par son reflet dans le sol, la silhouette du danseur exprime le paradoxe de la reconstruction identitaire, dans la mesure où un héritage culturel et un ordre moral s’effacent pour laisser place à l’inconnu. Finissant aspiré par le rouleau d’une vague puissante, à la fois belle et dangereuse, le corps de Bouziane Bouteldja, filmé en contre-plongée, s’enfonce lentement dans l’océan et livre au spectateur un sentiment de sérénité et d’apaisement : tout est désormais à refaire, tout doit être refait.

Moins qu’un plaidoyer en faveur de l’athéisme, Bouziane Bouteldja livre avec ce premier solo un regard d’une grande sincérité critique, qui ne verse jamais dans le jugement de valeur mais témoigne des facteurs de violence et de soumission qui ont, jusqu’à récemment, modelé son existence. Son titre, à la fois sobre et clair dans ses desseins, constitue un appel à la libération des individus et un affront aux déterminismes culturels, religieux et familiaux. Réalisé avant les attentats de janvier 2015, Réversible fait le pari d’un cheminement vers le bonheur et l’affranchissement – tant personnels que collectifs –, avec une dose d’humour et d’indiscipline qui ravigote plus qu’elle n’abat, une indiscipline face aux obligations religieuses que Bouziane Bouteldja résume ainsi : « Marhlish, j’irai danser avec Sheitan. »

 

1 – Altérité est par ailleurs le titre d’une coréalisation de Bouziane Bouteldja et Coraline Lamaison datant de 2013.

 

Réversible de Bouziane Bouteldja a été présenté le 7 février 2015 à l’Escale, Toulouse, dans le cadre du festival CDC; le 30 janvier à la Ferme du buisson (dans le cadre de Je danse le môa).