Laborious song de Daina Ashbee © DR
Critiques Danse Performance

EMERGE

Le festival de performances EMERGE investit le MAC, musée d’art contemporain de Montréal. Orchestrée par les commissaires Mehdi Brit et Mark Lanctôt, avec des artistes originaires du Canada et d’Europe, la programmation est un refuge pour abriter des corps troublés et vulnérables.

Par Cassandre Langlois publié le 22 janv. 2020

EMERGE, le titre de l’événement, fait écho au son electroclash de 2001 signé Fischerspooner. « You don't need to emerge from nothing. You don't need to tear away » - vous n'avez pas besoin d'émerger du néant. Vous n'avez pas besoin de vous arracher - les paroles du groupe américain, composé de Warren Fischer et Casey Spooner, se font d'ailleurs entendre à plusieurs reprises dans l’enceinte de l’institution. En résonance avec ce morceau qui mêle la techno des années 90 à la cold wave des années 80, et en référence, parfois involontairement, avec notre « media-ocratie » - fusion des termes « médiacratie » régime politique où le pouvoir est détenu par les médias et « médiocratie » un pouvoir régi par les médiocres -, les propositions du festival se sont intéressées aux jeux de langages. Avec De lengua. Three/Trois pièces, Maria Salgado performeuse et poète « low tech » selon ses propres termes, travaille la langue en tant que bien commun. Trois dispositifs différents, alliant lecture à haute voix, diffusions sonores, projection et impression de textes, rappellent que la langue est aussi source de conflits et arme du pouvoir.

 

Paroles de corps


Mais au-delà des mots, ce sont les propositions chorégraphiques qui ont particulièrement retenu notre attention. Souls’ Landscapes est le résultat d’une rencontre entre les artistes Uriel Barthélémi et Entissar Al Hamdany. Le premier est batteur, compositeur et électro-acousticien, collaborateur notamment des musiciens Kazuyuki Kishino, Tarek Atoui ou bien encore du plasticien et écrivain Tim Etchells. Le second, lui, est danseur Hip-hop. Dans la pénombre, des ampoules à intensités variables, disposées sur le sol, dessinent le cadre de l'expérience. L’éclairage tamisé, la gestuelle concentrée et les expérimentations sonores à la batterie, nous plongent dans un état de semi hypnose, voire de demi sommeil. Ici, avec simplicité, Uriel Barthélémi et Entissar Al Hamdany s’interrogent : aujourd’hui, quelle place reste-t-il pour nos rêves ?

 

Souls' Landscapes de Uriel Barthélémi et Entissar Al Hamdany p. Clara Lacasse

 

Dans Laborious Song, poursuivant la mise en perspective de la fragilité humaine et de la résilience, la chorégraphe Daina Ashbee a fait appel à Benjamin Kamino, danseur aux côtés des chorégraphes Peggy Baker, Marie Chouinard ou encore de Antonija Livingstone. Debout, entièrement nu et sous l’impulsion de mouvements rigides, il dessine les contours d’un espace scénique laissé vide. L’artiste plonge littéralement sur le sol, puis simule un état de transe, une transformation. Son attachement à la répétition d’une même trajectoire laisse alors place à la libération. Dans un corps à corps distancié et presque dérangeant avec le spectateur, le danseur, essoufflé, révèle toute sa vulnérabilité.

Le travail de Marinella Senatore, nourrie par le théâtre, la musique ou encore sa pratique de la vidéo, se déploie, le plus souvent, sous une forme performative qui en appelle à la participation du public. L’artiste italienne valorise également des méthodes d’enseignement alternatives, basées sur l’émancipation, l’inclusion et l’auto-culture, à travers The School of Narrative Dance, une école nomade qu’elle a fondée en 2013. Pour EMERGE, elle a invité Paola Lattanzi interprète de butō, cette danse des ténèbres japonaise qui « exprime une réaction physique forte contre l’annihilation de la vie, rappelant l’importance du renouveau à partir d’un corps critique et résistant » nous dit-on dans la feuille de salle. Devant un public assis, Paola Lattanzi élabore une danse à l’étrangeté animale, révélée par un subtil jeu d’ombres et de lumières. Ici, le corps endurant oscille par delà les lignes formelles.

 

Corps refuge ?

Restreintes à seulement deux espaces de l’institution, les performances forcent un rapport souvent très frontal avec les spectateurs. S’interrogeant sur les relations entre langage et conflits, le droit de rêver  - encore un peu - ou interpellant la présence de corps vulnérables - mais résistants - certaines nous invitent néanmoins à nous poser cette question : Que faisons-nous dans les musées alors que tout, ou presque, va mal ? Le corps est-il un refuge pour habiter des temps troublés ? Dans sa performance extravagante Scream if You Want to Go Faster, en référence à l'album pop des années 2000 de Geri Halliwell, l’artiste canadienne Bridget Moser manipule un certain nombre d'objets du quotidien : une poubelle, un tapis de bain, une nouille de piscine, des haltères. Sous la forme de scénettes successives, accompagnées de bruits du quotidien, de musique pop ou de classiques orchestraux, elle met en lumière, avec satire, l’absurdité de la vie contemporaine.

Une façon de mieux révéler, en creux, de nouvelles possibilités de cohabitation dans un contexte soumis à d’importants bouleversements. Des alternatives que l'on peut trouver en soi, selon EMERGE, et que la chercheuse américaine Donna Haraway, dans son célèbre ouvrage-remède Staying with the trouble: Making Kin in the Chthulucene, nous invite fortement à tester.


> EMERGE a eu lieu du 19 au 23 novembre 2019 au Musée d'Art Contemporain de Montréal, Canada