Hito Steyerl, vue de l'installation, courtesy de Hito Steyerl, Hito Steyerl, vue de l'installation, courtesy de Hito Steyerl, © Timo Ohler.
Critiques arts visuels

En manque de rêve 2/3

Collectif DIS

"It's not possible, it's real"

Engagés dans une réflexion sur le monde contemporain, artistes et penseurs diffusés par DIS magazine et exposés dans la biennale travaillent des formes engagées dans le réel qui les entoure. Dans une esthétique très spécifique, transdisciplinarité, nouvelles technologies et marketing sont au rendez-vous. 

Par Flora Katz publié le 13 juin 2016

« Ce n’est pas possible, c’est réel », est écrit à plusieurs reprises, en caractère rouge et gras dans le film What the Hearts wants (2016) baigné dans l’eau noire qui a immergé le rez-de-chaussée du KW Institute for Contemporary Art. L’impressionnante installation de Cecile B. Evans parle de l’intelligence artificielle et de ses incidences sur l’individu, pour le meilleur et pour le pire. Data centers, blockchains, intelligence artificielle, algorithmes, consommation de masse, les artistes présentés dans la biennale mettent un point d’honneur à expliquer les nouvelles puissances technologiques qui façonnent de plus en plus nos vies, et à nous mettre en garde. Essayant d’être précis, ils engagent des recherches avec des spécialistes afin de développer leurs sujets depuis le réel. Le film accompagné d’une installation, comme un « expanded cinéma », est souvent le terrain de prédilection pour articuler des narrations à la manière des documentaire-fiction et relier ainsi des faits et des domaines apparemment très éloignés. L’exercice de transdisciplinarité doublé d’une facture englobante est périlleux. Les deux films d’Hito Steyerl sont une magnifique réussite, alors que celui de Christopher Kulendran Thomas (New Ealan, 2016) qui trace la jonction entre la création d’Amazon et les conflits au Sri Lanka, installe le doute. La proposition finale du film, incarnée aussi par l’environnement « corporate » qui la compose, est glaçante – tout autant qu’on se sait pas si elle est ironique : New Ealam (nom issu de la faction de libération des Tigres du Tamil au Sri-Lanka, écrasés par un pouvoir occidental) serait tout à fois une marque et un État sans nation qui impliquerait la distribution d’appartements de luxes pour des individus sans nation.

De fait, le libéralisme des objets est aussi un libéralisme de la pensée : les dichotomies qui structuraient la société moderne se voient dissoutes (nature / culture, feminin / masculin, humain / animal / machine), chacun puisant dans l’autre pour, au final, devenir plus puissant. Si les artistes montrent la fluidité des relations entre des espaces qui semblaient initialement séparés, toute une génération d’intellectuels s’emploient à produire de nouveaux modèles et langages, et nombreux sont ceux qui sont diffusés par DIS. Le mouvement accélérationniste (Nick Srnicek et Alex Williams), les philosophes Armen Avanessian, Boris Groys, Mc Kenzie Wark, Suhail Malik issus de la tendance du réalisme spéculatif (1), en font partie. Suivant les pas de l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro qui affirme la nécessité de reconnaitre que le monde, « tel qu’on le connaît » (2), n’existe plus, et ceux de du philosophe Quentin Meillassoux où le monde est posé comme contingent et qu’ainsi, « tout peut arriver » (3) la biennale se veut un espace qui rend sensible les nouvelles conditions de ce monde complexe sans prétendre en connaitre le futur, et être le vecteur, selon Marco Roso, d’une prise de conscience.

 

La vie morte

On pourrait alors s’attendre à une diversité de textures, d’images, reflétant la multitude et l’entrelacement du monde dont les identités ont pu être révélées depuis la démocratisation d’internet. Or au fur et à mesure que l’on déambule dans les espaces de la biennale, les visages, couleurs et formes se mélangent, se ressemblent, se répètent, pour ne former qu’une seule et même identité. La texture : plate et digitalisée, le grain de l’image et l’épaisseur de la matière ont disparu pour donner un caractère lisse, fluide, emblématique du papier glacé de magazine. Le son : le même son cristallin d’une sonnerie d’iPhone, la voix artificielle d’une femme, ou la musique métal imprègne presque chaque vidéo. L’individu : froid, son regard fixe le centre de l’objectif qui le capture. Son corps est un contenant vide, fragmenté et malléable qui repose sans vie et se fond avec son environnement. Devenu objet, hybride et monstrueux, il s’assemble avec tout, que ce soit avec un objet, un animal, une donnée. Chaque individu est dé-subjectivé, vidé de sa substance. Aliénés, corps et esprit sont optimisés pour un meilleur rendement, devenant un élément qui se réifie et se contrôle, même dans son bonheur. Il semble qu’il n’y ait plus rien qui ne soit pas capturé pour être performé. Quelque chose d’inerte règne dans l’atmosphère de la biennale. Le vivant et l’organique, absorbés par l’ère techno-libérale, n’arrive plus à trouver de pores pour respirer.

Sur un relief aux apparences naturelles, une végétation se déploie. S’il est écrit que cet environnement devrait mélanger des substances artificielles et organiques, l’impression de désertification semble largement l’emporter. Même le visiteur voit son image capturée et retranscrite en direct sur un écran installé en plein centre de la pièce. A Reflected Landscape (2016) de Timur Si Qin, ne transcrirait peut-être pas l’hybridation de la nature, de la culture, organique et de l’artificiel par la dissolution des frontières, mais plutôt la contamination ravageuse de l’un (la culture, l’artificiel) sur l’autre. À l’image de cette œuvre, la biennale façonne le terrain aplati, faux, homogène et désertifié du vivant, submergé par les puissances de réification. Cette ligne esthétique revendiquée par DIS est selon Marco Roso « comme une peau qui protège et attire ». Populaire, Roso soutient qu’elle permet d’enclencher des conversations avec un public plus divers que ne le fait habituellement l’art contemporain.

 

1. Nom donné suite à une conférence tenue à Goldsmith en 2008 avec les philosophes Graham Harman, Quentin Meillassoux, Ray Brassier, et Levi Bryant, qui se sont réunis derrière la critique du cercle corrélationisme kantien.  On appelle aussi cette tendance réalisme matérialiste.  Se reporter par exemple à l’ouvrage The Speculative Turn édité par Levi Bryant, Nick Srnicek and Graham Harman, édition re.press Melbourne, 2011.

2. Eduardo Viveiros de Castro, Who is Afraid of the Ontological Wolf? , St John's Divinity School, Cambridge, Royaume Uni, mai 2014.

3. Quentin Meillassoux, Après la finitude. Essai sur la nécessité de la contingence, Le seuil, 2006.

 

Biennale de Berlin, du 4 juin au 18 septembre.