El triunfo de la libertad, de La Ribot, © La Ribot.
Critiques Théâtre

Enfin un théâtre sans acteurs

LA RIBOT

Seule la lecture de prompteurs est offerte aux spectateurs d'El triunfo de la libertad, pour immersion dans une expérience qui reste pourtant indubitablement théâtrale. 

Par Gérard Mayen publié le 17 déc. 2014

Au théâtre, le problème serait-il l'acteur ? Non pas sa personne, sa présence, mais son jeu. Le jeu d'acteur, comme entrant le plus souvent en contradiction avec les attentes d'un spectateur qui aurait opté pour les écritures de la danse et de la performance, et privilégierait le hic et nunc d'une action effectivement en train de se produire. Au regard de quoi, le principe même du jeu d'acteur, traînerait avec lui le boulet de l'artifice et des manipulations. Toujours déjà soupçonnable d'annoncer son surjeu.

Conçue par les danseurs, performeurs et comédien La Ribot, Juan Dominguez et Juan Loriente, la pièce El triunfo de la libertad répond à sa façon à ces préoccupations. Il ne manque pas d'artistes de théâtre pour avoir déplacé le genre au prix d'une minoration bienvenue de la place du texte antiquement sanctifié ; tout comme il ne manque pas de chorégraphes pour convoquer le texte à l'entour de leurs pas.

Or El triunfo procède tout autrement, en offrant à ses spectateurs une expérience de toute rareté – et sans doute d'immense liberté. Et liberté du texte, par la même occasion. Le texte original d'El triunfo y est traité en mode majeur absolu, donné seul, débarrassé de jeu, à lire sur quatre prompteurs deux en anglais, deux en français, laissés au choix, suspendus à des emplacements et hauteurs divers de l'immense cage de scène.

Laquelle entretient tout entier son potentiel de mise en scène. Cela va de la délicate et puissante création lumières d'Éric Wurtz, à la suggestion, par ce biais, d'un arrière scène et d'un accès afférant ; de la découpe orchestrée des durées et vitesses de déroulé du texte donné à lire, à la sensation de vaste espace collectivement investi par le regard spectateur, et ses projections imaginaires. À la longue, un trouble léger s'installe, qui parfois procure l'illusion que les supports de prompteurs sont en train de voyager doucement par la voie des airs, que les parois reflètent ; et c'est une douce chorégraphie.

À rebours de certains commentaires, il n'est absolument pas possible de rabattre les paramètres qu'on vient de décrire sur une réduction de la situation à on ne sait quelle activité de lecture solitaire sur un canapé, ou de focalisation sur un écran d'ordinateur. El triunfo de la libertad ne renvoie pas plus aux pratiques de la poésie sonore, des performances orales, ou autres expériences cinétiques et d'activations scénographiques autonomisées, vidées de performeurs. Il ne s'y passe rien d'autre que l'activation d'un texte offert à l'attention active de la puissance fictionnaire du regard spectateur. Pour l'heure, on ne saura mieux le définir que pour théâtre sans acteur. Voire « enfin sans acteur », au moins à titre expérimental.

Or El triunfo en fait partager énormément, dans le registre des ordres de la représentation. Deux personnages principaux y évoluent : Paco et Agueda, deux jeunes mariés partant vivre leur lune de miel dans un hôtel-usine de bord de mer en République dominicaine. Il ne leur arrive rien que le commun du farniente consommateur du touriste occidental dans les Caraïbes, piqué par l'absurde rencontre d'un artiste de cabaret dont le numéro consiste à casser des noix avec son pénis.

Blague à part, il n'est pas vain de considérer les dispositifs mondialisés du tourisme comme l'un des espaces les plus lourdement problématiques de la reproduction, et diffusion à échelle de masse, des ordres de la représentation, capturant l'altérité dans les systèmes de domination intrinsèques aux rapports nord-sud postcoloniaux. On vient de le dire d'une phrase peut-être un peu lourde, mais qui pèse du poids de ce processus de délabrement des imaginaires partagés.

Paco et Agueda reviendront sur les mêmes lieux, cinquante ans après, pour leurs noces d'or, vivre exactement les mêmes instants de non-vie. Et alors, le texte d'El triunfo paraît plus bâclé, rapide, désinvolte. Délabré, à l'image de son régime imaginaire malmené.

Si l'humour l'emporte dans la peinture des péripéties rapportées, l'acuité du propos ne s'en aiguise pas moins à l'écoute de brefs inserts traitant de tout autre chose, mais qu'on peut entendre comme autant de variation dans l'exposé critique des grandes machineries collectives des représentations à l'œuvre. Cela va d'une évocation de la corrida, à une description du Paris révolutionnaire de 1792, ou encore récits de dé-vie d'habitants laminés en Syrie (ou à Gaza, on ne sait trop).

L'étrangeté de ces développements, le caractère inédit de leur mode d'activation, font d'El triunfo de la libertad un excitant moment d'éveil de l'esprit, strictement contraire à la moindre notion d'ennui. Lequel semble pourtant affecter sévèrement un nombre non négligeable de spectateurs, qui préfèrent partir, déçus dans leurs attentes, voire protester haut et fort.

Il est vrai que quelques mots du texte donnent à lire cette phrase : « Pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ? ». Scandaleux !

                                                                                            

El triunfo de la libertad a eu lieu du 10 au 14 décembre 2014 au Centre Pompidou, Paris, dans le cadre du Festival d'Automne.